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Albert Londres
Coups de théâtre
 
 

Sortie de route

A l’occasion de l’exposition photo à la Carrosserie (Marseille 6e), Albert vous présente en intégrale les six épisodes plus un hors-série de la Route (nationale) 66.
Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun.

 

C’était le dernier jour et le thermomètre affichait zéro degré. On nous avait dit que la neige s’annonçait dans la vallée. Ce matin, pour l’instant, seulement du gel et le bout des pieds figés dans nos chaussures trop légères. C’est la dernière fois que l’on tourne la clé du Gîte de la voie verte. Aujourd’hui, on prend le train à rebours, direction Marseille. C’est là qu’intervient le sentiment partagé. Partie un, mes filles me manquent horriblement, je suis complètement épuisée et j’ai froid, il est temps que la route s’arrête. Partie deux, c’est tellement simple de n’être que journaliste du lever au coucher, sans jongler avec ses autres identités, et toutes ces rencontres, et on se marre bien, pourquoi ne pas continuer un peu la route. Il est assez simple de choisir son camp : la partie un du sentiment partagé a, en général, déjà acheté les billets retour et prévu la remise de la voiture au loueur cet après-midi.

Il nous reste donc quelques heures de route devant nous avec, en guise de cadeau d’adieu, un incontournable : le Théâtre du Peuple, en sommeil durant l’hiver, ouvre ses portes spécialement pour nous. Son administrateur, Jean-Michel Flagothier, nous attend pour une visite privée à 10 heures. Ka est chargée. On tourne après le pont bleu, on passe les mustangs qui broutent dans le pré, les vaches, la Moselle, direction Bussang. Les yeux fermés : la carte routière, désormais inutile, repose quelques part au fond du coffre.

En haut de la colline, une imposante bâtisse en bois. Le Théâtre du Peuple affiche la croix de Lorraine sur son fronton, mais sa renommée dépasse largement les frontières régionales. Sur la façade, sa devise est ancrée dans la pierre : « Par l’art pour l’humanité ». Vaste programme, imaginé un jour d’été 1895 par Maurice Pottecher. Ce fils d’un industriel local – l’entreprise familiale fabriquait des couverts-, parti faire ses marques à Paris, revient sur ses terres avec un projet alors inédit : montrer du théâtre aux habitants du village, qui n’avaient alors pas l’idée d’aller en voir. C’est ainsi qu’il posa la première pierre de la décentralisation théâtrale, nous explique Jean-Michel Flagothier :

La décentralisation n’est pas la seule bonne idée de Maurice Pottecher. Deuxième graine semée, «  c’est ce mélange des pratiques entre pros et amateurs, poursuit Jean-Michel Flagothier. Aujourd’hui encore, c’est dans le cahier des charges du Théâtre du Peuple ». Pour la création annuelle, comédiens confirmés partagent l’affiche avec des pratiquants occasionnels, sélectionnés au printemps à l’occasion de stages. D’autres règles sont encore imposées aux metteurs en scène du Peuple. D’abord, choisir une « œuvre théâtrale populaire ». «  On a de longs débats pour savoir ce que ça veut réellement dire », sourit l’administrateur. Deuxième règle, cette pièce doit durer trois heures, avec entracte. «  Pour que la convivialité s’exprime et pour que la buvette tourne ». Dernière règle, ici essentielle : que la mise en scène prévoie, à un moment de l’histoire, l’ouverture des portes du fond de scène. Car c’est là l’atout majeur du Théâtre du Peuple : à l’arrière de la scène, ont été posées deux grandes portes coulissantes qui s’ouvrent sur la nature. C’est ce que des milliers de curieux viennent découvrir chaque été. C’est ce que des milliers d’amoureux reviennent vivre chaque saison. C’est ce que nous allons découvrir dans quelques minutes, après un petit tour du propriétaire.

« Le bâtiment que l’on voit aujourd’hui n’a pas été construit dans le bon ordre », raconte Jean-Michel Flagothier. Il y eut d’abord une estrade à même le pré, où fut jouée la première représentation de 1895. La scène fut ensuite couverte puis, longtemps après, la tribune arrière fut construite. Entre les deux, un parterre à ciel ouvert, qui sera plus tard couvert par un velum. « Au final, ils ont réuni la scène et la tribune en construisant la partie centrale, complète l’administrateur. Ils ont enfin rajouté six chalets qui servent d’ateliers de costumes, de loge, d’endroits où les gens dormaient… D’où cet aspect général un peu hétéroclite. » Hétéroclite, mais avec une certaine allure. Le monument est d’ailleurs classé depuis 1976, ce qui implique quelques contraintes, notamment la nécessité de changer les écorces de bouleau de la façade tous les cinq-six ans. Ce n’est pas le caprice le plus contraignant de la bâtisse. La configuration même du théâtre, avec cette scène s’ouvrant sur la forêt vosgienne, implique que la saison ne peut se tenir que lorsque les températures sont clémentes, entre juillet et septembre. C’est peut-être pour cela qu’une attention toute particulière a été accordée au jardin qui entoure l’édifice.

Pour l’instant, figés par le froid, c’est dans un parc immobile que nous déambulons en écoutant Jean-Michel, qui nous guide dans un coin de jardin. Maurice Pottecher, « le Padre », précise la pierre, repose là depuis 1960 aux côtés de son épouse, Camille de Saint-Maurice, « tante Camm » pour les habitants. Tout près d’eux, plantées dans l’herbe verte, de grandes tables de camping. Chaque été, des familles viennent ici pique-niquer juste avant le spectacle de l’après-midi, qui débute à 15 heures. D’autres assistent à l’une des nombreuses visites guidées organisées par l’équipe en période de spectacle. Si les créations sont confiées à des metteurs en scène reconnus, la véritable vedette, à Bussang, c’est le Théâtre lui-même. «  Arteca [Centre de ressources de la culture en Lorraine] a fait une enquête il y a deux ans, raconte Jean-Michel Flagothier. Ce travail a montré que la sociologie des spectateurs ressemble à celle des autres théâtres. En revanche, la manière de venir ici est différente. Plus de 65% viennent avant tout pour le Théâtre du Peuple.  » L’établissement accueille quelques 26 000 spectateurs chaque été. « 50% de notre budget vient de la billetterie, poursuit-il. La dotation du théâtre c’est grosso modo 650 000 euros venus des collectivités locales, de la Drac, etc. Sur un budget de 1,2 million, le reste c’est la billetterie. Aucune scène nationale en France ne peut afficher un budget pareil !  » Six personnes travaillent ici chaque année, les équipes passant à une centaine de personnes l’été venu. Le directeur, lui, est nommé pour trois ans renouvelables une fois. C’est le metteur en scène Vincent Goethals qui tient en ce moment les rênes. Jean-Michel Flagothier, lui, est arrivé il y a un peu plus d’un an. Une saison plus tard, en nous ouvrant la porte qui mène à son trésor, ses yeux brillent encore. C’est bon signe.

Sous les pieds, le craquement du bois puis du sous-bois. Puis il y a cet arbre dont je n’ai pas le nom. C’est donc là que s’achève notre voyage, devant les portes ouvertes du Théâtre du Peuple. S’avancer sur la scène, faire révérence aux bancs vides. Mesdames et messieurs, c’était la route nationale 66, une épopée journalistique en terres insoupçonnées. Au générique, saluez André, Daniel, Christian, Marcel, Mark, Michèle Torr, des ouvriers en lutte contre des meutes de loups, Flesh Gordon poursuivi par Super Mamie Alsace 2009, un génial mécano qui retape des drones le week end, des mangeurs de grenouilles qui ferment aussi les cercueils, un saloon aux verrières donnant sur des milliers de camions et un théâtre si beau mais si modeste qu’il préférait laisser la vedette à la nature. Rideau. Voilà comment nous avons repeuplé notre imaginaire alsaco-lorrain. Il nous accompagne toujours aujourd’hui, bien que notre conquête de l’est soit terminée depuis plusieurs semaines déjà. Parfois, nous recevons quelques nouvelles. Nous en demandons aussi, un peu nostalgiques. Les habitants de la 66 ont continué leur chemin, nous avons repris le nôtre. Rendez-vous au prochain croisement. In whatever comes our way.

PHOTOS : Grégoire Bernardi
DESSINS : Yann Valeani

Epilogue en images...

EPILOGUE ROUTE N66 from Gregoire BERNARDI on Vimeo.


 



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