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Albert Londres
 
 

« On préfère mettre de côté autant d’argent que possible »

Ils viennent d’Amérique latine, sont embauchés en Espagne, travaillent en France. Reportage dans la plaine de la Crau, où ces nouveaux saisonniers agricoles ont remplacé les Marocains et les Tunisiens, traditionnelle main d’œuvre des exploitations fruitières.

 

Un bus nous dépasse sur la longue route qui traverse les exploitations agricoles de la Crau. « Terra Fecundis » est inscrit en vert sur ses côtés d’un blanc immaculé. Propre et moderne, le car semble pouvoir contenir une cinquantaine de personnes réparties sur deux étages. On ne peut pas le manquer. Il est 17h30, les saisonniers ont terminé leur journée de travail. Ces bus, tout le monde en parle dans la Crau. Ils sont une preuve que ces Équatoriens embauchés par l’entreprise d’intérim existent réellement. Très peu ont pu les approcher. Encore moins leur parler. « Il semblerait que ces bus aient un lieu d’ancrage à la gare routière d’Avignon, on en voit souvent là-bas », explique Béatrice Mesini, chercheuse au CNRS. « Mais je ne pense pas qu’il y ait de relais régionaux concernant Terra Fecundis ». Pas de relais sur place mais une véritable présence. Ursula Warmbrodt, présidente de l’association qui gère le Point d’accès au droit des étrangers à Tarascon, a également aperçu les bus Terra Fecundis. « Je les vois souvent le samedi, les cars s’arrêtent sur le parking du centre commercial et les Équatoriens font leurs courses en vitesse, au moment où il y a le moins de monde ».

Nous voilà arrivées sur place. Une exploitation fruitière de la Crau s’étend à perte de vue. Les vergers sont immenses, il faudrait une bonne vingtaine de minutes pour les traverser à pied. Le travail pour venir à bout de la récolte semble titanesque. Les employés de cette entreprise agricole sont nombreux. Ils ne logent pas tous sur place et beaucoup sont déjà partis lorsque nous pénétrons dans les allées de bungalows qui abritent pour la saison ceux qui ne peuvent pas loger ailleurs. Il fait encore chaud en cette fin de journée. Beaucoup sont restés dehors, à traîner sur des bancs. On en entend certains discuter en espagnol. Ceux-là, assis en retrait, sont équatoriens. Ils ont été embauchés par Terra Fecundis il y a quelques années.

Ils travaillent en équipe, depuis que cette exploitation agricole a revu son modèle économique. Avant, plus de 150 saisonniers travaillaient ici. Maintenant, ils sont répartis en groupes de 80 par saison. Ils ne sont pas tous là au moment de notre venue. Les saisonniers embauchés directement par l’agriculteur ont les moyens de rentrer chez eux le soir. Yousef [1], sur place pour nous accueillir, travaille dans cette exploitation depuis plus de vingt ans. Son ancienneté lui a permis d’être gradé au rang de chef d’équipe, le plus haut échelon. Il touche également un meilleur salaire que les autres : 10,56 euros nets l’heure, contre 9,42 euros brut pour les autres. Il ne parle pas vraiment espagnol, et donc ne communique pas beaucoup avec les saisonniers équatoriens. Ces derniers sont encadrés par l’un d’entre eux, le plus ancien employé Terra Fecundis sur place. Yousef, lui, encadre le reste des saisonniers. Âgés de 30 à 50 ans, les Équatoriens sont discrets, fidèles au portrait qui nous avait été fait d’eux. Nous les abordons avec les rudiments d’espagnol rescapés de nos cours du secondaire. S’ils ne parlent pas un mot de français, ils semblent ravis de discuter. « On ne sort pas beaucoup, c’est compliqué, on ne parle pas la langue et nous n’avons pas créé de contact sur place », reconnaît l’un des plus jeunes. Chaque mois, Terra Fecundis leur avance 300 euros qui sont retenus sur leur paye afin qu’ils puissent faire des courses. « On pourrait aller en boîte, ou sortir boire une bière, mais on préfère mettre de côté autant d’argent que possible ».

FAMILLES. Dans une pièce fermée par une moustiquaire mal fixée, nous trouvons une dizaine de jeunes en train de faire de l’exercice. Ils ont une salle avec du matériel de musculation. Des altères, des rameurs… « -Vous avez encore la force de faire du sport ?? ». « -On mange beaucoup de fruits, on a une bonne alimentation, ça nous donne de la force ». Le soir, les saisonniers se cuisinent une soupe traditionnelle très consistante mélangeant courges, haricots, pois et œufs. Pour la totalité d’entre eux, le but est de retourner aussi vite que possible en Équateur auprès de leur famille. « La situation s’améliore là-bas, on continue encore un peu [en France], quand on aura assez d’argent, on s’en ira ». L’un d’entre eux lâche un « ils ne nous paient pas assez ! » alors que nous abordons les questions de salaire. Plus timidement, les autres tempèrent : « si, on est payés normalement, puis on a une bonne relation avec nos chefs ».

Nous sommes surprises de les entendre parler si librement. Sans doute ceux-là sont plutôt bien lotis dans cette exploitation. Denis Natanelic, membre du Codetras [2] nous avait pourtant averties. « S’ils se lient avec toute personne extérieure à l’exploitation, ou s’ils s’épanchent un peu trop sur leur travail, ils disparaissent ». Écartés sur un lieu de travail différent ou même renvoyés directement en Espagne, une pression importante pèse sur ces saisonniers. Notre groupe de sportifs n’hésite d’ailleurs pas à raconter qu’eux aussi ont connu cela. « Nous avons vu beaucoup de personnes retourner au pays ou changer d’exploitation » expliquent-ils sans plus de détails. Tous attendent impatiemment le moment où ils pourront rentrer, avec assez d’argent, retrouver leurs femmes, leurs enfants quand ils en ont. La plupart des familles est venue en Espagne, certaines sont toutefois restées en Équateur.

REPOS. Carlos [3] travaille avec Terra Fecundis depuis 2003. « Je suis arrivé en Espagne pour trouver du travail, puis la crise est survenue. Grâce à eux, j’ai un emploi, j’ai un revenu ». Mais cette situation, qui dure depuis dix ans maintenant, reste une solution temporaire pour lui. « J’ai de la famille en Équateur, j’espère pouvoir y retourner, je voudrais acheter une maison là-bas [4]. ». Combien de temps Carlos devra-t-il encore attendre pour réaliser ces projets ? Il a la cinquantaine et un sourire confiant.

Eduardo [5] semble être le plus ancien. C’est aussi le plus silencieux. Depuis notre arrivée, il nous regarde du coin de l’œil. Il est le chef d’équipe des Équatoriens. Peu disposé à parler de son travail, il répond finalement à quelques questions. Selon lui, les journées de travail sont de neuf heures. « Toute la semaine sauf le samedi ». Faisant un rapide calcul de son salaire mensuel à raison de 54 heures hebdomadaires, nous lui montrons le résultat. Il se reprend rapidement. « Le dimanche non plus, repos ». Il acquiesce à la vue du montant réévalué. On le sent réticent à l’idée de parler d’argent.

Prochain épisode : Chômage pour les rebelles de la Crau

En ligne le 14 octobre

Photo : Un ouvrier équatorien sur une exploitation / Morgane Masson / 2013

Notes

[1] À leur demande, les prénoms des personnes interrogées ont été modifiés.

[2] Collectif de défense des travailleurs étrangers de l’agriculture dans les Bouches-du-Rhône.

[3] À leur demande, les prénoms des personnes interrogées ont été modifiés.

[4] Terra Fecundis propose également à ses ouvriers des prêts immobiliers en Équateur. Chercheurs et syndicats français dénoncent un circuit économique totalement fermé, sujet que nous aborderons dans l’épisode 3 de ce feuilleton

[5] À leur demande, les prénoms des personnes interrogées ont été modifiés.


 

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