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Albert Londres
Quartiers d’affaires
   Alberto Outard, aka Clément Barraud   le 18/06/2013
 
 

Le kiosque d’Arvieux, d’un port à l’autre

Fixe ou mobile, cheap ou chère, délicieuse ou dégueu : enjeux de la « street-food » à Marseille et en Méditerranée.

 

Traverser le quartier de la Joliette à midi un jour de semaine, c’est l’assurance de croiser costards-cravates et tailleurs. Niché en plein cœur d’Euroméditerranée [1], le futur centre d’affaires de Marseille, le kiosque d’Arvieux est à un endroit on ne peut plus stratégique. Implanté sur la place du même nom, le long des lignes de tramway lorsqu’on remonte le boulevard de Dunkerque, ce snack est entouré de bâtiments regroupant des banques, compagnies d’assurance et même l’antenne marseillaise de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC). Autant dire que la clientèle du kiosque est principalement composée d’employés de bureau, tendance CSP +. Pourtant, au kiosque on assure que « la population est assez variée, avec par exemple des ouvriers qui travaillent sur les chantiers ». Les constructions ou rénovations d’immeubles sont en effet nombreuses sur le territoire d’Euroméditerranée, mais en cette mi-avril, le complet veston l’emporte sur le bleu de chauffe…

« PLAN DE RELOGEMENT ». Le kiosque a été créé en 2008 lorsque la gérante, Nicole Scinidis, bénéficie d’un « plan de relogement » de la part de la ville de Marseille. Auparavant, elle et sa fille détenaient un snack sur le Vieux-Port, quai de Rive-Neuve, mais ont dû déménager en raison des travaux de piétonisation. Nous avons choisi Euromed parce que la population qui y travaille est importante, et qu’il n’y avait pas grand-chose pour manger rapidement », explique Sylvie Fobis. Dans le secteur en effet, les petits restaurants et brasseries ont pignon sur rue. Le choix de l’équipe du kiosque se porte donc sur la place Arvieux, en face de « Seconde Nature », sculpture orange en forme de coquillage géant. Mais pour s’installer dans cette zone, il faut respecter un cahier des charges très strict, imposé par Euroméditerranée : « Nous avons dû adapter l’architecture du snack à l’environnement urbain, avec les mêmes barres métalliques posées sur le toit, la structure ondulée… ». Résultat : si au premier coup d’œil, le kiosque ressemble à n’importe quel autre, il suffit de faire le tour pour remarquer que le bâtiment est arrondi. Cette nécessité de respecter des critères précis a été source de stress pour les gérants : « Cela n’a pas été facile pour rentrer les machines, pour qu’elles épousent la forme des murs ». Rien n’est laissé au hasard, surtout pas l’hygiène. Les serveurs ont l’obligation de porter gants jetables et charlotte sur la tête, comme dans une vraie cuisine de restaurant. « Nous avons également une activité de traiteur pour des évènements comme des mariages, anniversaires, séminaires…, précise Sylvie Fobis. Donc nous accordons une grande importance à l’hygiène ».

BOBOÏSATION. Cinq ans après la création, trois personnes travaillent en moyenne au kiosque. La clientèle est au rendez-vous, surtout les mardi et jeudi qui sont les plus grosses journées pour l’équipe. Au menu, le traditionnel steack-frites côtoie des préparations plus élaborées : sandwiches maison ou végétariens, salades avec feuilles de vignes, cœurs de palmiers… Sur la place Arvieux, on retrouve « l’esprit traiteur ». Les prix, autour de cinq euros pour une salade ou un sandwich classique, sont dans la moyenne d’une street-food dite « de qualité ». Les clients du kiosque, s’ils acceptent de manger rapidement, souhaitent garder une alimentation saine. Pour Raphaël Liogier, sociologue et professeur à l’IEP d’Aix [2], ce phénomène qu’il appelle la street-food « soignée » découle directement du « processus de boboïsation » de nos villes. « Dans cette société industrielle avancée, même si ces personnes veulent bien ne pas perdre de temps, ils veulent quand même bien vivre dans ce temps restreint. Il faut qu’on ait l’air de manger bien, bio. À Marseille il y a moins de bobos qu’ailleurs mais c’est en train de changer, comme à la Joliette. Une culture du bien-être se développe ».

Symbole de cette recherche du « bien-être », les employés du kiosque livrent même parfois les sandwiches ou salades… directement dans les bureaux ! On s’éloigne du principe original de la street-food qui consiste à manger dans la rue, assis ou debout : désormais, la mode est aux lentilles-pousses de soja sur un coin de bureau. Mais ceux qui viennent acheter à manger sur place peuvent également repartir avec des épices. Sur le comptoir du snack, un petit panier en osier propose des pots remplis de piments de Madagascar (bio, évidemment…), de 2 à 5 euros. « C’est un partenariat que nous avons avec des producteurs malgaches, cela permet de faire connaître ces produits et ça apporte une petite touche sympa ». Ce jour-là pourtant, les piments ne trouveront pas preneur. Peu importe, ils mettent une touche d’exotisme et de vacances dans un quartier d’hommes et de femmes pressés…

LA SEMAINE PROCHAINE : L’Estaque mon amour, panisses et chichis

Notes

[1] Périmètre de requalification urbaine des quartiers Joliette et Arenc, poumons de l’ancien port industriel de la ville.

[2] Auteur de « Souci de soi, conscience du monde », Armand Colin, 2010.


 

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