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Albert Londres
Cuir et acier
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 18/03/2013
 
 

Dans l’enfer du chaudron

Un Belge devenu marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

Deux cents mille habitants à Liège et il faut que je tombe sur le seul qui ne peut pas m’aider :

-Excusez-moi, pour aller au stade, je dois aller vers le centre-ville ou rester sur le ring ?

-Oufti ! Là je ne saurais pas vous dire, j’ai pas de voiture et je ne suis pas foot... Mais ils jouent ce soir ?

-Normalement oui, contre Gand, dans une demi-heure.

-Allez voir le fleuriste, il saura peut-être !

Un fleuriste, ouvert un dimanche en fin d’après-midi, et fan de foot ? A Liège, ça existe : patron et patronne m’accueillent à bras ouverts.

-Ha non pour le stade il faut reprendre le ring [1], suivre Namur puis Seraing. Et surtout ne passez pas le pont sur la Meuse, vous ne sauriez plus faire demi-tour. Mais ils jouent ce soir, avec la neige ??

-Euh ben je crois oui (inquiet), dans vingt minutes normalement. Hier ils ont failli annuler le matche de Charleroi à cause de la neige mais finalement ils l’ont joué quand même, et il neigeait plus fort que ce soir...

-Donnez-moi votre carnet, je vais vous noter le chemin.

J’ai dorénavant un itinéraire, rédigé d’une belle écriture cursive comme celle des grands-mères de mes années de primaire. J’ai aussi quinze minutes chrono pour rejoindre le stade de Sclessin, alias « l’enfer », « le chaudron », domicile du célébrissime Standard de Liège.

Une heure et demie auparavant, j’avais déposé Gu à la gare d’Anvers, direction Marseille, après une journée passée à sillonner la Flandre, épisodes que tu découvriras plus tard, lecteur, car en bons geeks que nous sommes, nous avons choisi de raconter cette épopée sans respecter de schéma chonrologique. Tarantino a gagné une palme d’or comme ça avec Pulp Fiction alors pourquoi nous en priver ?

Dieu vrai. Ce soir donc, me voilà lonesome cowboy pour aller à la rencontre d’une ville que, journalistiquement, tout devrait me faire connaître et que pourtant je ne connais pas. Pour un Marseillais, Liège c’est avant tout un club de foot, frère jumeau de l’OM, ce cousin belge dont on se sent si proche même s’il habite à 1 200 kilomètres.

D’abord parce que le Standard a été, treize ans durant et jusqu’en 2011, propriété de Robert Louis-Dreyfus. Le club a d’ailleurs baptisé son centre de formation du nom de l’ancien propriétaire de l’OM. Ensuite, et surtout, parce qu’OM et Standard respirent à la même hauteur. Pas forcément dans les résultats sportifs, mais dans tout le reste : public le plus chaleureux de leur championnat, vraie ferveur populaire hors du stade, dirigeants hauts en couleur, joueurs mythiques (Van Buyten, Gerets)... Et rien de moins que le VRAI dieu des Marseillais, Goethals, Raymond la Science, l’homme qui a fait gagner une coupe d’Europe à Marseille [2] et qui a amené Liège en finale de cette même coupe.

Plus profond encore, Standard et Olympique partagent aussi une part d’ombre, étrangement semblable : en 1984, pour se ménager avant la finale européenne, les Liégeois tentent d’acheter un match de fin de championnat belge. Goethals et Gerets sont menacés. OM-VA, dix ans avant l’heure. Plus récemment, sous l’ère Louis-Dreyfus / d’Onofrio, certains transferts vers l’OM de joueurs du Standard auraient donné lieu à des commissions frauduleuses. Au procès, en 2006 à Marseille, d’Onofrio avait assuré le spectacle avec ses costumes italiens et son accent liégeois à couper au couteau, le tout pour balancer plusieurs répliques absolument inoubliables.

Ligue Jupiler. Comme à Marseille, tout cela n’a pas empêché le Standard de renaître et de viser cette saison une place sur le podium de la Jupiler League (Ligue 1 belge), qualificative pour les championnats européens. Et ce soir c’est un match important : une victoire à domicile contre les Flamands de Genk (Gand) assurerait quasiment cet objectif. Il est donc impératif que je ne rate pas cette fameuse sortie de ring. La Meuse est en vue, mais toujours pas de stade. « Surtout ne passez pas le pont sur la Meuse... ». Je sors, me fourvoie dans un zoning industriel. Le patron d’un car-wash me conseille de repartir dans l’autre sens au dernier rond-point. Plus que cinq minutes. Une longue route, des maisonnettes, puis des usines, flambant neuves ou croulantes de rouille. Une écharpe rouge, un maillot rouge, plusieurs. Des gobelets en plastique Jupiler, des voitures garées partout de plus en plus serrées, un embouteillage inextricable. Je ne vais pas rater la première mi-temps.

Demi-tour, parking -pas trop- en vrac, record du monde de 800 mètres trot sous la neige, et je retrouve Marc Gérardy, journaliste à Maximum FM et délégué à Liège de l’union des journalistes sportifs belges. On s’entend à peine.

-Vous êtes déjà venu ??

-Pas du tout, c’est mon premier matche ici ! Quelle ambiance !

-Liège et Marseille sont deux villes et deux publics très turbulents ! 

Le stade de Sclessin rougoie dans la nuit, coincé entre un ancien terril et la Meuse. On grimpe quatre à quatre les escaliers vers la tribune presse, le matche a commencé depuis cinq minutes. Marc Gérardy m’installe à côté de Jérôme Vidotto, journaliste à Sud Presse.

-Jérôme, voici Frédéric, un journaliste de Marseille.

-Un soir de clasico [3] on vous envoie ici ??

-(Gêné) C’est que je ne fais pas vraiment un papier sportif. Je m’intéresse aux points communs entre les deux clubs et entre les deux villes.

-C’est sûr qu’il y en a pas mal... Surtout le public. Ici c’est très latin, les tifos [4] il y en a souvent à Liège.

Et c’est vrai qu’en remplaçant le rouge par du bleu ciel, on pourrait se croire à Marseille : clameur immense des tribunes, public qui saute partout non-stop pendant une mi-temps, banderoles et noms qui claquent des groupes de supporters : Brigades Rouches, Hell Side, Ultras Infernos [5].... Soudain, les deux virages du stade commencent un dialogue : quasiment un « Aux armes », comme à l’OM. 

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Capitaine japonais. En contrebas, sur la pelouse, Liège domine nettement. Contre toute attente, après une semaine où le club s’en est pris plein la tête pour sa politique de recrutement, le Standard fait preuve de cohésion et d’agressivité. Gros travail des milieux et de la défense et voilà Genk qui peine à sortir de sa moitié de terrain. Mais comme disent les commentateurs virtuels des jeux vidéos de foot : « Je trouve la construction bien meilleure que la finition » (prononcer d’un ton agacé). Malgré une domination outrancière, Liège ne met rien au fond. À plusieurs reprises, ses attaquants se retrouvent seuls au deuxième poteau, mais toujours avec une fraction de seconde de retard.

-D’habitude, ils n’arrivent pas à construire autant le jeu, analyse Jérôme. Après, il y a des questions de forme physique : le numéro 10 (attaquant le plus souvent en retard sur les occasions) est arrivé du championnat roumain à l’intersaison, après trois mois de trêve chez lui. Il n’a pas encore retrouvé le niveau.

Si les attaquants ne sont effectivement pas dans un bon jour, le reste du Standard est impressionnant : technique, physique, notamment ses milieux mais également son capitaine et gardien, le Japonais Kawashima, qui n’hésite pas à monter quasiment au milieu de terrain pour relancer son équipe. Le « keeper » est couvé du regard en tribune de presse par deux journalistes d’un quotidien japonais, venus exprès de Londres suivre ses performances.

Genk pour autant ne baisse pas pavillon : à cinq minutes de la fin, le club flamand se procure deux occasions franches, dont une sauvée sur la ligne par un défenseur liégeois. Le Standard échappe de peu au hold-up parfait. À l’aise dans mes notes d’ambiance en tribune de presse, cela me rappelle, si besoin était, le grand défi du journalisme sportif : être capable pendant 90 minutes de suivre et analyser le travail de 22 bonshommes [6] plus 2 entraîneurs et 2 publics, puis boucler en parfois moins d’un quart d’heure un article dont le sens a pu passer de « victoire » à « défaite » cinq minutes auparavant.

Mais cette fois, pas de mauvaise surprise, pas de bonne non plus : au coup de sifflet final, toujours zéro partout. On fonce en salle de presse écouter les réactions à la télé de l’entraîneur liégeois, capté à la sortie du terrain. Pas de différence là non plus avec Marseille ni avec la quasi-totalité des clubs de foot pro : la même langue de bois. « Manqué de réussite devant le but », « travail sur la durée » et blablabla. Par l’escalier qui descend de la salle de presse, j’aperçois la Meuse et l’immense silhouette noire d’une usine : les aciers ArcelorMittal, ex-Cockerill, deuxième raison de ma venue à Liège.

Procédure « Renault ». Car si la ville est remuante, c’est aussi (surtout ?) parce qu’elle est ouvrière. Enfant, Liège c’était pour moi la « FN », Fabrique nationale de Herstal qui usinait les fameux « Browning », pistolets automatiques sans chien apparent et donc très stylés qui dès leurs débuts ont armé Tintin, le reporter qui n’écrit jamais un seul article. Trente ans après, si la FN garde une très belle santé [7], Liège est devenue un des symboles du déclin, évitable ou pas, de l’industrie lourde européenne.

En octobre 2011, le groupe Mittal avait annoncé la fermeture de la phase à chaud des ex-aciéries Cockerill, présentes à Liège depuis 1850. Huit cents (800) ouvriers sur le carreau. Puis fin janvier dernier, contrairement à ses engagements, le groupe annonce aussi l’arrêt d’une partie de la phase « à froid » [8], mille trois cents (1 300) postes supprimés cette fois. Depuis un an et demi, les principaux syndicats de métallo sont lancés dans une négociation au long cours, la « Renault », procédure de plan social instaurée en Belgique après la fermeture de l’usine automobile de Vilvoorde.

Hommes, activités, usines. Il n’est pas aisé d’appréhender les trois à la fois. Au petit matin je reprends la route pour tenter de trouver l’entrée de l’aciérie qui fait face au stade. Galère sur les quais le long de la Meuse. Dans un bâtiment administratif, je retrouve une bénévole du Standard aperçue à la buvette presse après le matche. Son mari est un des délégués syndicaux de l’usine.

-Ils sont tous à Bruxelles aujourd’hui pour une réunion, vous aurez du mal à avoir quelqu’un. Essayez au siège du syndicat.

Demi-tour périlleux sur les quais, je repars dans l’autre sens, repasse la Meuse et après la rue de l’Environnement, ralentis dans une large montée de pavés, à droite une usine, à gauche une succession d’immeubles de briques noircis par la suie, abandonnés et insalubres pour la plupart.

Chômage technique. L’antenne liégeoise du syndicat métallos FGTB siège au début de la rue. Anorak orange, fines lunettes et moustache blanche, Marcel reçoit les ouvriers au rez-de-chaussée pour les aider à remplir des papiers de chômage technique. Avec les dernières annonces de Mittal, quelles sont les sites qui vont fermer ? « Je vais vous faire la liste de ce qui reste ouvert, ça ira plus vite », sourit-il. À l’étage, Patrick, large sourire, large bonnet et long bouc noir, renseigne Fred (un autre, pas moi) sur la situation dans l’intérim.

-Vous venez de Marseille ? Je connais un peu, j’ai deux cousins qui bossent à Fos, un à Cockerill et l’autre à Eurocopter. A Cockerill ils ont mis en pré-pension [9] des gars expérimentés et ils manquent de gens qui s’y connaissent. Ça pourrait être une piste pour du boulot mais bon, c’est loin.

Je repense à mon père, qui a travaillé dans l’industrie chimique. En revenant d’une réunion dans une usine française, il m’avait raconté comment à force d’automatisation le savoir-faire s’était perdu. Au point qu’un jour, pour localiser une panne que capteurs et informatique n’arrivaient pas à trouver, on avait dû rappeler un vieux contremaître à la retraite. En moins de deux heures, à l’oreille, le gars avait identifié le problème.

Je reprends la route. Le long de la Meuse, c’est une succession ininterrompue d’usines, de friches industrielles. L’université de Liège a présenté début janvier un projet, « Verdir » qui propose d’utiliser ces terrains idéalement placés pour développer une agriculture de proximité, hors-sol et périurbaine. L’étude de faisabilité technique et financière est en cours. Mais tout dépend de qui financerait la dépollution de ces friches. Théoriquement, le chantier est à la charge du propriétaire, donc de Mittal. Un budget évalué entre 600 et 800 millions d’euros. Fin 2012, le gouvernement régional de Wallonie a menacé de recourir à l’expropriation si Mittal ne payait pas. Pour le moment, les sites sont gardés. Mais des employés d’autres sites Mittal sont venus les visiter, ce qui inquiète les syndicats qui craignent un dépecage pour récupérer des pièces détachées. En ce petit matin, de l’autre côté de la Meuse brumeuse, le Standard a repris l’entraînement à Sclessin.

PROCHAIN ÉPISODE LE 25 MARS : Napoléon tient sa revanche à Waterloo

Notes

[1] Périphérique.

[2] Et, selon l’expression du Canard Enchaîné, battu les Marseillais sur leur propre terrain : la tchatche. La remarque pourrait également s’appliquer à Eric Gerets, devenu lui aussi entraîneur de l’OM.

[3] Matche PSG-OM.

[4] Animation visuelle organisée en tribune par des groupes de supporters. Les tifos marseillais sont très renommés.

[5] Au total presque 21 000 spectateurs ce soir. Le stade peut en contenir jusqu’à 30 000.

[6] 30 s’il s’agit de rugby...

[7] La Belgique était en 2011 le premier pays d’Europe pour l’exportation d’armes à feu militaires.

[8] Transformation et finition de l’acier.

[9] Pré-retraite.


 

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