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Albert Londres
Grèce
 
 

Heureuse qui, comme Ulysse...

 

L’aéroport d’Athènes, à peu près dans le timing prévu. Un taxi vers le centre, plus précisément le quartier d’Exarchia, où vit Stefania, la photographe qui nous héberge. Il est minuit, mais pour la transformation en journalistes-en-pyjama, Grégoire et moi devront attendre : toute une tablée de joyeux fêtards nous jouent les comités d’accueil.

Des journalistes, des artistes, des journalistes-artistes. Des Grecs, des Français, des franco-grecs. Une chaise, un verre, et puis qu’est-ce que vous faites ici (dans un français courant) ? Nous voilà racontant notre histoire de série sur les intérieurs de voiture méditerranéens et de femmes au volant. Les journalistes se marrent : on est un peu à contre-courant. Depuis quelques jours, c’est le grand rassemblement de la confrérie médiatique à Athènes, mais pas vraiment pour traquer les voitures. Comme partout en Europe, ce dimanche, les Grecs iront voter pour les élections européennes. Le pays, où la crise aurait frappé plus fort qu’ailleurs, est plus que jamais scruté par ses voisins. « La Grèce a deux visages, celui de l’Europe et celui de l’Orient, analyse Stefania. La plupart des Grecs ne peuvent pas se détacher de l’Orient. Ils ne savent pas comment fonctionne l’Europe. Pour eux, c’est surtout le grand méchant. » Pour elle, les responsables sont aussi à trouver dans les rangs grecs et leur gestion calamiteuse de la situation. « C’est pas la queue du poisson qui pue, c’est la tête », résume Dimitri.
Bref, les journalistes de toute l’Europe attendent de voir comment les Grecs vont répondre à cette Europe qui les a précipité en bas de l’échelle. Bonus track, le scrutin européen se double d’élections municipales. L’occasion de mesurer le pouvoir de nouvelles forces politiques poussées vers les sommets par la crise. A l’extrême-droite, c’est Aube Dorée qui attire les regards. Le parti à tendance dure option très dure a déjà quelques exploits électoraux à son actif. Mais la récente incarcération de certains de ses dirigeants pour « organisation criminelle » a quand même refroidi les foules : dimanche dernier, au premier tour des élections municipales, le parti n’a recueilli « que »16% des suffrages à Athènes. C’est bien moins que le parti Syriza, qui a raflé 20% dans la capitale, juste derrière le maire sortant. Cette formation de gauche radicale cumule les succès électoraux depuis deux ans, attirant de plus en plus de mécontents et beaucoup de jeunes. Conclusion : crise + élections + échiquier politique radicalisé, des confrères de toute l’Europe avaient pris leur billet pour venir voir ça de plus près. Et nous, on vient regarder l’intérieur des voitures. Chez Albert, actualité décalée, qu’ils disaient...

MERCREDI 21 MAI
Dans un café de la place Karitsi, la radio joue Brazil. Je le prends comme un signe positif. Il vaudrait mieux : ce matin, comme tous les jours depuis un moi, Anna, notre fixeuse, m’a pourtant dit de ne pas m’inquiéter. Faute de pouvoir déchiffrer un traitre mot de grec sur les sites internet, nous avions fait appel à elle pour nous aider à trouver une monitrice d’auto-école pour notre sujet Femmes au volant. Aucun problème de prime abord pour Anna, qui part en quête de la perle rare parlant anglais. Hier encore, elle en avait dégoté une, mais qui traîne une pneumonie. Une autre venait de se décommander pour cause de parent malade. « Pas de chance », reconnaît Anna. Mais nous ne devons pas nous inquiéter. C’est la Grèce, la culture du dernier moment, l’arrache-style. Je remarque que c’est aussi le genre de discours que l’on tient aux gens qui débarquent à Marseille... « Mais c’est vrai, tout se débloque au dernier moment, ici, faut juste rester calme ! », confirme Emilien.
Emilien est un photographe français. Il a posé ses valises en Grèce après un premier sujet dans le nord du pays, dont il est tombé amoureux. Il habite chez Stefania depuis quelques mois et travaille désormais sur le système de santé grec qui se délite peu à peu. Ce matin, il prend un peu de temps pour nous faire faire le tour d’Exarchia, le quartier de notre logeuse. Des grafs et des tags partout, des inscriptions antifa, un monument à la mémoire d’un adolescent abattu par la police. Exarchia est un quartier en colère, en totale défiance, mais débrouillard et accueillant, où les lieux autogérés se sont multipliés avec la crise. La pauvreté aussi y prospère. Trottoirs défoncés, boutiques aux rideaux baissés. La crise, grandeur nature. C’est fou ce que cette ville ressemble à Marseille.
A défaut de femme au volant, nous décidons de partir chasser nos intérieurs de voiture loufoque. Premier constat : les Grecs, comme les Marseillais, ne décorent pas beaucoup leurs engins... Pire, quand nous voyons quelque chose d’intéressant, le propriétaire n’est pas dans la voiture. C’est ainsi que nous avons erré dans Athènes toute une après-midi, sous un soleil solide, zieutant à travers toutes les fenêtres et scrutant les rétros au feu rouge. Bilan des courses : un taxi avec quelques pin’s et un type assez marrant, à la camionnette pleine comme un œuf.

JEUDI 22 MAI
Programme du jour, réaliser des plans généraux de la ville pour notre vidéo. La veille, Anna nous avait rassuré : une authentique monitrice d’auto-école grecque parlant anglais attendait notre visite demain, vendredi. On peut donc avancer plus tranquillement. Et prendre le temps de gravir l’Acropole.
Attention, terrain miné par les touristes atteints de selfite aigüe. On slalome un peu pour atteindre le Parthénon, un peu planqué derrière des échafaudages. En rénovation depuis 1992, l’édifice souffre peu de cette balafre. Attention, voici venu le moment casse gueule où l’on doit expliquer sans être ridicule pourquoi quelque chose de beau est beau. Suivant les conseils de mon vieux maître - « quand vous voulez dire il pleut, dites il pleut », je dirais donc : c’est beau.
C’est chaud aussi. On a vidé deux litres d’eau, le trépied de Greg qui bombarde tous azimuts me lacère l’épaule, il était temps de redescendre sur terre. Retour aux rues saturées de voitures, à la recherche du tableau de bord qui tue. Au passage, on s’offre quand même le spectacle de la relève de la garde, devant le Parlement grec. Cinq soldats, chaussures à pompons, effectuent face aux touristes médusés un étrange ballet. Un boulot ingrat : 25 minutes sans bouger sous un soleil de plomb, dix minutes de choré puis de nouveau 20 minutes immobiles. Ad lib. Pas étonnant que leur chef de file leur éponge régulièrement le front. « Beaucoup de gens viennent et vous touchent et nous, on ne peut pas bouger, explique-t-il. Ce n’est pas évident. Moi, je suis responsable d’eux. »
Le soir venu, rendez-vous au meeting de Syriza, le dernier avant les élections de dimanche. Très vite, nous perdons nos confrères dans la foule de drapeaux rouge, blancs et violets. Greg part shooter dans la foule et moi je sors ma machine à sons. J’interroge quelques-uns des très jeunes ados présents ce soir. Mais pour être honnête, ce n’est pas évident de se sentir impliquée dans un meeting où on ne comprend pas un mot. Après quelques interviews dans un anglais approximatif, je rends les armes et les stylos et on part dormir un peu.

VENDREDI 23 MAI
Elle s’appelle Myrto et nous attend dans une banlieue d’Athènes. Elle est monitrice d’auto-école, elle est drôle, parle un anglais parfait. Bref, on est totalement conquis. Le tournage se déroule tout seul, tout est en boîte, une excellente nouvelle que l’on décide de fêter en dégustant notre énième gyros, le fameux sandwich grec à sauce blanche. Pas de traque à la voiture décorée aujourd’hui, c’est dire si la journée fut bonne.

SAMEDI 24 MAI
Après une parenthèse enchantée dans le marché d’Athènes – et sa consécration dans l’assiette, une authentique salade grecque, la quête de la caisse décorée reprend. Et démarre plutôt bien : Evelyn et Marina, mère et fille, exhibent fièrement sur le tableau de bord de leur camionnette blanche un énorme Christ en bois, ramené de Jérusalem, nous expliquent-elles. A côté de la statuette, des photos de la Vierge pour compléter le tableau. Greg mitraille, on est bien, tout va bien... jusqu’au moment où Evelyn comprend qu’on veut aussi faire son portrait. Refus catégorique. Mais madame, c’est obligé, il nous faut les deux, voiture et conducteur, pour un dyptique, pitié... Rien à faire, sa charité chrétienne avait atteint ses limites et ces dames sont reparties, sans se douter qu’elles venaient de nous miner pour le reste de la journée.

DIMANCHE 25 MAI
Attention, le plan d’attaque est redoutable : c’est dimanche, il fait beau, les gens vont donc à la plage, située en banlieue d’Athènes. Et ils y vont comment, à la plage ? Bah en voiture, pardi ! Voilà notre nouveau spot pour traquer nos grigris. Et accessoirement piquer une tête.
Glyfada, au bout d’un long tramway. Enfin la mer, et les paysages redeviennent familiers. La Méditerranée, sa gueule calcaire. Opération testing de la température marine. Un peu rafraîchis, nous partons traîner sur les parkings de plage, guettant le moindre crissement de pneus. On se rue sur un petit dauphin bleu, propriété d’un duo de copines sympathiques. Et dire qu’avant, on était journalistes... Et soudain, juste un peu plus loin, il est là, pendu au rétro : un authentique stéthoscope ! Enfin de l’original, de l’incroyable ! Je suis tellement heureuse que je voudrais épouser Nicolas, le propriétaire de la voiture – forcément médecin. Greg me convainc plutôt de le laisser faire ses portraits. Ce sera notre plus belle prise de la journée. Le soleil fuyant, on a pris le temps de profiter de l’apéritif, détente inversement professionnelle à l’ambiance qui montait petit à petit dans les QG des partis politiques. Les résultats des élections sont attendues en milieu de soirée. Mais là, tout de suite, pas question d’y penser : je regrette surtout de n’avoir pas assisté à la soirée dans l’agora de Platon à laquelle Stefania s’est rendue. Les convives, appelés Ephaïstos, Aristote et consort, organisaient une cérémonie païenne où ils marchent sur les braises. Ils ne font ça qu’une fois par an. Faudra revenir l’année prochaine.

LUNDI 26 MAI
Réveil revue de presse sur Internet. A l’issue du scrutin, l’Europe est bleue comme une orange... à l’exception d’un irréductible bastion très à gauche, et nous étions dedans. Comme prévu, Syriza sort renforcée de ces élections. On discute un peu chiffres, on commente le score du FN en France, et puis la réalité – du moins la nôtre - nous rattrape : c’est notre dernière journée à Athènes et nous avons encore quelques intérieurs à trouver. Nous avons aussi rendez-vous avec Myrto, une autre, qui est une amie de Stefania. Depuis un an, elle apprend à devenir marionnettiste. Ce matin, elle nous reçoit dans l’atelier école de sa compagnie, où elle peaufine ses puppets pour son premier spectacle. L’histoire : un homme travaille dans un parc. Il rencontre des femmes et à chaque fois, il ouvre son manteau et elles ne réagissent pas bien, ce qui le rend très triste. Jusqu’au jour où une fille arrive en lisant un livre. Elle heure un arbre et tombe. L’homme se dit alors que c’est sa dernière chance : il ouvre son manteau de façon hésitante et... elle réagit avec joie. « En fait, son corps est une cage avec un oiseau dedans. A un moment, la jeune fille enlève le chapeau de l’homme et dedans, il y a un oiseau. » Derrière la poésie de Myrto se cache aussi, sans surprise, la crise qui ronge son pays. « C’est le sujet de tout ce que je veux créer, assure-t-elle. Cette peur dans laquelle nous vivons, j’y pense beaucoup. Tu n’as pas vraiment de futur auquel tu peux penser. Mon histoire, c’est justement à propos de la peur de se sentir libre. » Myrto n’envisage pas pour autant de quitter son pays, comme nombre de ses camarades. « Je trouve que les artistes sont chanceux, car ils ont quelque chose à l’intérieur que personne ne peut leur prendre. »
Nous partageons le déjeuner de la compagnie et il est déjà l’heure de reprendre la route, au sens propre comme au figuré. On a arpenté Athènes dans tous les sens, traquant une hypothétique voiture avec des gousses d’ail accrochées au rétro - on nous avait dit que c’était tradition dans un certain quartier de la ville. On a fini par attraper un jeune garçon en plein déménagement, au camion fleuri. Ce sera notre ultime trophée. On rentre de Grèce avec cinq ou six intérieurs de voiture convenables, dont un stéthoscope qui me plaît beaucoup. Tchin Tchin ! Ce soir, c’est le dernier repas, on fait péter le resto avec Emilien. Lui va bientôt repartir en Syrie. Nous, plus sages, envisageons déjà les retrouvailles avec famille et conjoints. Bilan de fin de soirée : je veux revenir en Grèce et j’ai trop bu. Ou l’inverse.
Mardi matin, l’instant redouté des bagages retour, forcément plus dur à boucler qu’à l’aller. En surplus dans ma besace, quelques chocolats aux couleurs d’Athéna, quelques ampoules au pied, des discussions dans toutes les langues et un bon millier de sujets que j’ai envie de faire lorsque je reviendrai en Grèce. J’ai aussi ramené un petit truc en plus : le réflexe ridicule de toujours regarder l’intérieur des voitures quand je m’arrête au feu rouge.

Exposition Conduites intérieures, du 7 au 28 novembre 2014 à la galerie La Esquina, 83 boulevard Longchamp, Marseille 1er

Reportage coproduit avec la Villa Méditerranée, à retrouver en intégralité sur le site Plus Loin que l’Horizon


 



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