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Albert Londres
Vis ma vie de colleur d’affiches
 
 

La guerre, à la cool

Elles nous rappellent qu’il faut voter mais nous donnent-elles envie de voter ? L’affiche électorale sous tous les angles, de ceux qui la font à ceux qui la voient, en passant par ceux qui la collent.

 

Un vieux seau de peinture rempli d’une épaisse et visqueuse colle à papier peint. Un couvercle pour éviter les débordements dans les virages. Une serpillère et une chiffon pour ne pas ne mettre partout dans le coffre. Un sac plastique pour emballer la brosse entre deux opérations. Deux grands dadais dans une Fiat 126 modèle Pologne, et en avant pour un test grandeur nature de collage d’affiches dans Marseille, en pleine fureur de l’entre-deux tours des municipales.

L’idée avait germé pour rire lors d’un brainstorming entre Albert et Manifico. « -On pourrait faire un concours de fausse affiches électorales avec des slogans idiots... -Ouais et on pourrait carrément en imprimer et aller les coller dans les rues, pour déconner. -Ah ouais carrément ce serait marrant, ça. » Six mois plus tard, la réalité nous avait rattrapé : à J-15 du premier tour des municipales, ça urge si l’on veut pouvoir coller avant le rush des veilles de scrutin. Mais on imprime QUOI, CHEZ QUI, À QUEL FORMAT et dans quelle couleur ? De notre liste de slogans idiots, La Force trinkil était celui qui nous faisait le plus rire, Martin et moi. Va pour la Force trinkil. En lettres noires sur fond rouge, pour que ça se voit de loin. En A3 pour les faire en grand nombre sur une imprimante laser ? « Faut du format affiche électorale [1], sinon ça se verra pas à côté des vraies », tranche Martin. On déniche une imprimerie « spécialisée dans les petits tirages électoraux » et on lance la prod. Un colis égaré durant l’acheminement, une impression à recommencer intégralement, nous voilà équipés beaucoup plus tard que prévu : deux jours après la méga-rouste prise au premier tour par le PS, dans une Marseille qui se réveille politiquement un poil plus tendue.

ARCHIVISTES. Honnêteté, chérissons ton nom : l’idée de coller des affiches humoristiques durant une campagne électorale n’est pas neuve. Durant les législatives de 2002, le dessinateur Luz, de Charlie Hebdo, avait mené une fausse campagne d’affiches avec des gars de Ras le Front en créant le Cojac, Comité des jeunes avec Jacques Chirac [2]. À Paris toujours, des archivistes malicieux avaient durant la présidentielle de 2012 recouvert les panneaux électoraux d’affiches politiques des années 1980, histoire de voir la réaction des gens. Pour nous, le truc est beaucoup plus égoïste : on colle, on voit comment ça donne, on ricane, hin hin hin. On voit si des gens ricanent avec nous. On s’en va. Je fais un papier.

Après avoir fait de l’essence (la 126 a un tout petit habitacle et donc un tout petit réservoir), nous voilà sur notre spot le plus long : les panneaux de libre expression le long du Pharo. Fougueux et ricanant, mais pas téméraires, on a choisi de rester dans la légalité et d’éviter les panneaux électoraux [3]. Et on a choisi de coller en plein jour, pour essayer de passer entre les grosses vague de collage de nuit ou du petit matin.

DOSER LA COLLE. On se gare en vrac sur le parking du Novotel, on dégaine le seau, et en avant. Première impression : c’est très physique. J’ai pas assez dilué la colle et pris un balais à manche de bois plutôt que de privilégier du plastique ou de l’alu. Chargé de colle, la brosse semble peser une tonne. Difficile de bien doser entre le trop de colle qui gicle partout (jusque dans les yeux) et fait gondoler l’affiche en séchant, et le trop peu qui la fait s’affaisser ou corner sur les coins, la rendant plus facile à arracher.

On en colle trois, on admire, ça a de la gueule. On ricane. Hin hin hin, vraiment trop con. On se fait le reste des panneaux, cinq-six affiches encore le long du Pharo ? Aller-retour à la voiture pour recharger. On a peine commencé à badigeonner que les pros arrivent pour nous montrer comment ça se joue.

Ils sont trois. Pro : un qui gare la voiture, en double file au milieu de la rangée de panneaux pour limiter les déplacements depuis et vers le matos stocké dans le coffre. Pro : un qui colle avec un petit seau, une colle liquide et un petite mais longue brosse plastique. Pro : le gars qui colle fait toute la rangée de panneaux, son collègue passe derrière poser les affiches, le colleur repasse ensuite pour aplatir et faire les coins. Ils arrivent à notre hauteur, hilares. Ils collent pour Mennucci. La Force trinkil n’a pas tenu cinq minutes sur le Pharo.

-Ah ben non, vous pourriez nous en laisser une au moins....
-Parce que vous nous en avez laissé une, vous ?
-Ben si regardez, il y en a encore trois là...
-Oui mais c’est pas nous ça, c’est Gaudin. C’est quoi, ce que vous collez ?
-C’est pour faire une blague.
-Vous pouvez pas la faire après dimanche ??
-Ben non, justement, c’est sur un slogan électoral.
-Vous savez en ce moment, on a pas besoin de ça en plus...
-Parce que vous faites ça toute la journée ?
-Ah ben ouais la journée, la nuit, tout le temps !

VEXÉS. On bat en retraite, un peu piqués au vif. Vexés qu’ils n’aient même pas attendus qu’on ait le dos tourné. Facétieux, Martin suggère d’en recoller une ou deux dès après leur départ. On fait mine de rentrer dans la 126, leur monospace faire demi-tour... On ressort et on commence à coller sur l’autre bout de la rangée de panneaux. Maldonne : les pros nous gardaient à l’oeil. Le plus costaud de la bande, un rablé, look-alike de Patrice Alègre, arrive d’un pas décidé et arrache l’affiche qu’on est en train de coller.

-Allez, dégagez...
-Mais c’est de l’affichage libre, on a le droit d’être là.
-Je veux plus vous voir ici.

Certes la Force est théoriquement avec nous, mais on est surtout trinkil. Il fait jour, c’est l’heure de pointe, beaucoup de monde sur le boulevard. Faudrait-il pousser Patrice vraiment beaucoup pour qu’il nous mette un pain ? J’ai soudainement une pensée émue pour le militant écolo végétarien non-violent qui affiche, de nuit, pour sa liste EE-LV qui s’est lancée en autonomie des socialistes... Le collègue colleur vient calmer le jeu.

-Faut pas nous compliquer le boulot, monsieur.
-Et si on colle dans les petites rues à côté, ça va ??
-Ben si c’est sur Gaudin, ça va !

EXTASE. La fine équipe Force trinkil repart, la queue entre les jambes, vers des panneaux moins en vue. Plan des emplacements d’affichage libre à la main (réalisé par Force trinkil sur base des données mairie), on en trouve une demi-douzaine en serpentant dans le 7e. Serrés dans la 126, le manche du balai-brosse qui dépasse par la fenêtre pour ne pas s’éborgner, on s’extasie.

-C’est des bons emplacements, tout de même... Celui près de la poste en haut de la montée, que tu sois à pied ou en voiture, tu peux pas ne pas le voir !
-T’as vu les affiches qu’on recouvre ? Y a même pas besoin de colle elles sont déjà humides, les mecs ont dû passer y a même pas une demi-heure !...

La confirmation nous vient un quart d’heure plus tard, alors que nous collons devant une école. Un duo papy/quinqua à bonnets s’approche.

-(Suspicieux) Vous collez quoi, là ???
-(Jouant la sécurité) C’est pour une blague, on est journalistes, on fait une fausse affiche électorale. Vous inquiétez pas on recouvre pas tout. Et on reste sur l’affichage libre...

Le duo part coller sur les panneaux officiels, sur l’autre façade. On range notre matos, et on les croise qui repartent en voiture.

-On vous a laissé deux places sur les panneaux !
-C’est gentil, merci, mais on colle pas sur les officiels, on ne fait que l’expression libre !

Pour qui turbinent ces gentlemen-colleurs ? On a même pas pensé à regarder. Martin fait passer la voiture devant l’école. C’était des militants FN.

MAUVAIS RYTHME, BONNE DURÉE DE VIE. Un peu vannés, on refait un tour voir où en est la Force trinkil dans le quartier. Bilan mitigé : quatre affiches recouvertes en moins de cinq minutes, six arrachées en moins d’une demie-heure (« ça doit être un sympathisant de Gaudin », diagnostique Martin), vingt affiches encore en place au bout de deux heures. On est loin du rythme de collage des jeunes UMP ou PS à la présidentielle, mais en durée de vie on est quand même mieux qu’au plus fort moment des primaires socialistes de Marseille.

PORTE-À-PORTE. L’énigme demeure malgré tout : à quoi sert vraiment cette débauche de matériel et de temps bénévole (ou rémunéré) ? Les nouvelles affiches de Gaudin, Ravier ou Mennucci, aussi peu originales ou percutantes que celles du premier tour, feront-elles une quelconque différence ? Le temps de ces militants ne serait-il pas plus utile dans du porte-à-porte ? Et si tous les colleurs d’affiches se donnaient la main ?? Arrêtons le délire : si un candidat baisse en régime sur les affiches, il laisse le terrain à l’adversaire. Il donne l’impression qu’il n’a pas assez de partisans, pas assez de force. La présence ne sert à rien, mais l’absence est mortelle. Seule une limitation par la loi aux seuls panneaux électoraux et une répression sauvage des recouvrements pourrait faire bouger les choses. La bataille de la colle, c’est comme la guerre contre la drogue : ça n’a pas de fin.

FIN

- Le plan qui vous dit où coller si vous voulez coller des affiches à Marseille
- Des slogans idiots prêts à imprimer
- Les affiches officielles Force trinkil, pô cher

Notes

[1] Format A1, soit quatre fois une feuille A3, cf épisode 2.

[2] L’histoire est racontée dans l’excellent album Cambouis, aux éditions L’Association.

[3] Scrupule que n’ont pas les vrais colleurs, qui se recouvrent les uns les autres sur les panneaux électoraux malgré les amendes de 9 000 € encourues pour non-respects des emplacements attribués à chaque candidat.


 



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