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Albert Londres
Qui colle comment
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 27/03/2014
 
 

Coup de main, coup de poing, coup de brosse

Elles nous rappellent qu’il faut voter mais nous donnent-elles envie de voter ? L’affiche électorale sous tous les angles, de ceux qui la font à ceux qui la voient, en passant par ceux qui la collent.

 

Pour les coller vite, y a un truc. Pour ne pas se les faire arracher, y a un truc aussi. Pour ne pas se faire recouvrir, y a qu’à croiser les doigts. Et vérifier que vous n’êtes pas suivis de trop près. Placarder des affiches électorales en leur assurant une visibilité et une durée de vie maximale, c’est tout un art. Et dans 99,999 % des campagnes [1], cet art est assuré par des petites mains militantes. « On ne devient pas cadre dans un parti en collant des affiches, sauf dans de rares cas à l’extrême droite ou à l’extrême gauche », explique Stéphanie Dechezelles, enseignante-chercheuse à Science Po Aix, spécialiste de la vie des partis.

DONNANT-DONNANT. Les petites mains au bout du balais à colle sont-elles pour autant désintéressées ? La loi électorale [2] prévoit de rembourser le collage des affiches, à raison de 2,20 € le placard, mais sur facture et uniquement pour le nombre d’emplacements prévus sur les panneaux électoraux officiels, à raison d’une affiche par tour. Autant dire pas bézef [3]. Pour les panneaux de libre expression (900 exemplaires à Marseille, soit trois fois plus que le nombre de panneaux électoraux), il y a que l’huile de coude.

Dans les petits partis, faute de moyen, on marche à la conviction, la camaraderie, l’effet de groupe. Pour les grosses écuries, c’est plus souvent du donnant-donnant : du liquide de la main à la main, un coup de main pour une place en crèche, un boulot dans un service municipal, un HLM. L’échange de service a été tellement intégré qu’il émane désormais de la base vers les cadres. En mars, le mensuel Le Ravi racontait comment le candidat socialiste aixois Édouard Baldo a vu des jeunes lui proposer de l’aide pour ses affiches contre un service. Le candidat assure avoir refusé.

FOUILLES. Sans l’excuser, la demande de contrepartie peut se comprendre : coller des affiches est un boulot de chien. Un travail sans cesse recommencé, à l’ambiance souvent tendue. Pour circuler plus vite, avoir plus de place pour stationner et éviter les critiques (politiques ou non) des passants, on colle souvent de nuit. On croise d’autres équipes de campagne, on fanfaronne, on chambre. « Parfois, on se met d’accord entre candidats pour se répartir les espaces durant une certaine période, explique un chargé de communication. Mais c’est rarement respecté. »

Dans les scrutins très disputés, l’ambiance tourne souvent à la baston, comme lors des législatives 2012 dans les quartiers Nord entre le PS Henri Jibrayel et l’EE-LV Karim Zeribi. Parfois cela va jusqu’au meurtre, comme aux municipales de1995 : un colleur d’affiches du Front national abat le jeune Ibrahim Ali aux Aygalades (15e). Alors qu’il surveille « si on ne va pas lui décoller ses affiches », Robert Lagier dégaine son arme et tire en voyant courir un groupe de jeunes garçons qui cavalent pour attraper un bus. Depuis, le FN « fouille ses militants » avant les opérations de collage, pour ne leur laisser que « les bombes lacrymogènes ou les bâtons télescopiques ».

VERRE PILÉ. Sans aller jusqu’à du véritable armement, plusieurs blogs consacrés à l’affichage libre, très fréquentés par l’extrême-droite, soulignent que le simple balais à colle « a un manche plus long que le bras de n’importe quel agresseur » et que les coups les plus efficaces « se portent d’estoc (avec le bout du balais) ». Ça, c’est si la situation s’envenime quand vous collez. Mais APRÈS avoir collé ? Pour éviter l’arrachage, vous pouvez ajouter du verre pilé à votre colle. Ou, plus gentiment, remettre une couche sur les coins de l’affiche, pour ne donner aucune prise à vos adversaires.

Contre le recouvrement, en revanche, pas ou peu de solutions. Si vos concurrents sont bien organisés, ils se caleront sur vos tournées pour vous filer et vous recouvrir dès votre départ. Parades les plus efficaces : placarder en journée (mais la circulation est plus difficile) et très en hauteur sur les panneaux (mais l’affiche est moins visible quand on passe près).

PROCHAIN ÉPISODE : Albert s’essaie au collage électoral, pour le compte de l’ONG Force trinkil

Notes

[1] Et à part pour d’opportunes opérations médias.

[2] Précisée par arrêté dans chaque département : le pdf de 57 pages des Bouches-du-Rhône.

[3] À Marseille, pour le premier tour, ça ne représente que 600 € de budget pris en charge par l’Etat pour un candidat qui aurait des listes dans les huit secteurs.


 

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