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Albert Londres
Au départ, une course
 
 

Roues libres

A l’occasion de l’exposition photo à la Carrosserie (Marseille 6e), Albert vous présente en intégrale les six épisodes plus un hors-série de la Route (nationale) 66.
Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun.

 

C’étaient des motos, et elles tournaient dans la boue.
Pour y arriver, on a pris un long chemin gorgé d’eau, à travers les hauteurs de Saint-Maurice-sur-Moselle. Ka a un peu tâtonné, Ka la citadine préfère le bitume patiné de la RN66. Les motocross, elles, préfèrent la boue. La boue, ça les fait ronronner. C’est d’ailleurs leur bourdon choral qui nous accueille en sortant de la voiture, que l’on a plantée dans un coin de champ vert. Enfin, c’est ce que l’on suppose, car la pluie brouille les pistes. Il fait un peu froid aussi, en cette fin de matinée. D’accord... Mais en voyant le panneau, quelques jours auparavant lors de nos premiers pas dans les Vosges, j’ai pris ça comme un signe. On ne couvre pas par hasard une course de moto sur la Route 66, certes nationale. J’ai dû être très gentille dans une profession antérieure. Ou alors c’est Greg. Ou alors c’est la chance. Bref, c’étaient des motos, et elles tournaient dans la boue. Et on était là.

La course du jour, comptant pour le championnat de France de motocross Ufolep, est organisée chaque année par le Moto Club RN66. Cent-cinquante participants au compteur, qui s’élancent par tranche d’une dizaine sur une piste boueuse tracée au milieu d’une prairie. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants même, tout le monde prend son tour dans le manège. J’imagine que le premier arrivé l’emporte. J’imagine que le motard blanc a chuté au premier virage à cause de la gadoue. J’imagine que ça doit être difficile de faire redémarrer une moto qui cale, c’est pour cela que le motard bleu n’a pas pu quitter la ligne de départ. Un tour, deux, trois, encore une chute. L’odeur de l’essence qui perce parfois la pluie, enfin c’est l’impression que j’ai, et un nouveau départ. Un tour, deux, trois. De temps en temps, un commentateur donne le nom du coureur en tête, mais je l’entends mal. Derrière moi, la sono envoie un Patrick Sébastien, enchaîné avec un Noir Désir. Sans dérailler. Greg part en quête de personnages à shooter et moi, je décide de regarder encore un peu. Sauf que j’ai beau regarder très fort, je ne vois que des motos qui tournent dans la boue. Il va me falloir une huile pour mettre un peu de poésie dans le moteur. Quelqu’un connaîtrait-il le président du Moto Club RN66 ?
Alain Noël court d’une grande table à l’autre, sous le chapiteau-bar installé tout près de la piste. Sur son blouson cuir, le sigle du Moto Club qu’il préside depuis cinq ans. « Le nom, c’est un clin d’œil, évidemment. Lors de la création du club il y a vingt ans, cette route nous faisait rêver. Malheureusement, je n’y suis jamais allé, sur l’autre, mais la nôtre de 66 est très prisée à cause des cols. C’est une prise de risque, l’adrénaline, les virages tardifs...  » A 46 ans, Alain ne roule plus que sur quatre roues. Plusieurs fractures de la clavicule, une rotule en plastique et surtout, deux enfants ont condamné sa bécane à la casse. Reste l’esprit, la bande «  à la Joe Bar Team, la BD, vous voyez ?  ». La Team RN66 compte 35 adhérents et organise deux grosses manifestations dans l’année : la course sur prairie d’aujourd’hui et la très fameuse course dans la boue, organisée chaque dernier week end de juillet depuis vingt ans. Le concept, importé des Etats-Unis, c’est de lancer toutes sortes d’engins – motos, proto-motos, quads - sur une tranchée de boue liquide de 85 m de long et 40 centimètres de profondeur. De l’action, des gamelles, du rire, du succès. Chaque été, ils sont plusieurs milliers à faire le déplacement pour assister à l’événement. Merci qui ? Merci Denis Bochet, président historique du Moto Club, à l’origine de l’idée. S’il a laissé la présidence il y a cinq ans, Denis n’a pas pour autant lâché le Club. Aujourd’hui, sous le chapiteau, c’est lui qui est préposé aux frites. Hélas : mauvaise mécanique, cuisson trop lente, midi qui approche. Notre proposition de vin chaud-tchatche sonne comme une délivrance.

«  En fait, tout a commencé quand j’ai voulu organiser une montée impossible, raconte Denis. J’avais eu une réunion à Epinal sur le sujet et là, quelqu’un a piqué mon idée... Du coup, ça m’a énervé, l’année d’après on s’est dit qu’on allait organiser une course dans la boue.  » C’est la commune de La Bresse, pas très loin de la 66, qui récupère la montée. Mode d’emploi, faire grimper sa moto le plus haut possible sur une pente naturelle très inclinée – minimum 45 degrés. A défaut de sa montée, Saint-Maurice aura donc sa version plate, option gadoue. « Les courses dans la boue, j’avais vu ça aux Etats-Unis, poursuit Denis. Là-bas, la tranchée court sur 200 mètres et c’est que des bagnoles !  » Les Etats-Unis… C’était donc Denis, notre chaînon manquant ! « La vraie Route 66 ? Bien sûr que j’y suis allé.  » Attends, attends, commençons par le début de l’histoire. Comment tombe-t-on amoureux d’une moto ? La poésie, d’abord la poésie. « J’ai toujours été passionné de mécanique, enchaîne le quadra. Ma première moto Yamaha, je l’ai eue à quinze ans. Après, j’ai commencé à construire un Drag chez mon père. » Je fronce les sourcils. « Un Dragster  », reprend Denis, pour m’aider un peu. Un engin à roues, sûrement, mais les questions seront pour plus tard. «  Souvent, je restais jusqu’à 2 heures du matin sur un châssis. C’est la passion des belles choses. Il y a de l’adrénaline, des frissons... Tout à l’heure, entre deux frites, j’ai regardé mon gamin partir sur la piste. Je me suis dit ne le regarde pas parce que j’ai encore plus peur que lui… Lucas a 18 ans, je crois qu’il est encore plus fou que moi !  » Denis, lui, a raccroché il y a huit ans. « Parce que j’ai prêté mon moteur… De toutes façons, maintenant, il y a trop de circulation ici. Il vaut mieux se tourner vers la compétition où tu peux t’exprimer à fond.  »
Pour s’exprimer plus encore, Denis a mis les mains sous le capot. Sa vie professionnelle, il la débute chez un préparateur à Conflans-Saint-Honorine, puis après sa formation, il atterrit dans une concession Honda. « Et puis après, tu connais du monde. » Il côtoie des machines de plus en plus sophistiquées, apprend leur langage et décide d’en faire son métier. En 2000, ouvre le bien nommé Garage 66, en bordure de la nationale, en marge de Saint-Maurice. Il y officie des années aux côtés de son épouse, elle aussi passionnée de mécanique. Jusqu’en 2008, où ils mettent la clé sous la porte. «  Les motards, c’est des mauvais payeurs, assure-t-il en riant un peu jaune. J’ai encore des ardoises… Aujourd’hui, je bricole pour moi et quelques copains.  » Le garage lui appartient toujours, d’ailleurs il peut même nous y amener. Rendez-vous dans une heure, le temps de donner un coup de main aux frites. Et pour nous, le temps d’aller faire un tour juste derrière le chapiteau, dans le champ où est installé le parc pilotes.

Des caravanes, des motos, des motards. Des enfants en tenue de motards, qui tapent la boue avec leurs bottes. Je complète ma collection de numéros de plaques d’immatriculation : Demandez le 54, le 88, le 70, le 57 ou le 68... Le froid pique, pas d’autre choix que de marcher un peu à travers les camping cars. En contrebas, on aperçoit une énorme tranchée verte. C’est ici que se joue la course dans la boue. Je retrouve Greg, aux prises avec une Honda et son propriétaire. On discute avec quelques coureurs, je tente de retenir les marques. Je me renseigne aussi sur ce qu’est un dragster. C’est en fait un sport où des bolides aux lignes fuselées s’affrontent en duel. La règle est simple : départ arrêté, il faut être le premier à franchir la ligne d’arrivée, située 200 ou 400 mètres plus loin. Ces quasi-fusées – elles roulent au nitrométhane amélioré – peuvent atteindre les 600 kilomètres/heure et ont des moteurs allant jusqu’à des milliers de chevaux. Bref, ça court vite. Si la France ne compte qu’une quarantaine de licenciés, aux Etats-Unis, c’est le troisième sport le plus populaire. Me voilà à jour, il est temps de rejoindre Denis. On salue les motards et un coup de volant plus tard, nous arrivons aux portes du garage 66. Le cadenas tombe…

Le Tupolev n’est pas le seul trésor du garage 66. Denis fait les présentations. Ici, la coquille d’une vieille Citröen de 1928. « Avec le frangin, on va en faire un rat rod. » Rechercher la définition de rat Rod plus tard*… Plus loin, une Fiat où Denis projette d’installer un moteur Chrysler de compétition. « Ça, ça sort 2500 bourrins, savoure-t-il. Et quand ça tourne, ça craque !  » Sur chaque bolide, Denis peut passer des heures, façon horloger suisse : « Il faut être patient. Si tu t’énerves, tu fais des conneries. Quand j’avais le garage, je m’enfermais et je coupais le téléphone. Faut de la concentration.  » La moindre erreur et c’est l’accident, ou au mieux la destruction de la machine qui vaut sa petite fortune. Pour chaque pièce de son garage, Denis a une histoire, un projet. Parfois, c’est un peu technique, il me perd sur le bord de la route entre deux moteurs ultra performants. Mais il leur dit tellement je t’aime, à ces ferrailles de compet’, qu’on se surprend à les aimer aussi. «  Tu devrais enseigner, Denis, tu sais ?  » « Ouais, je sais… Mais dans ce cas, il faudrait qu’ils soient tous aussi passionnés, sinon je ne pourrais pas.  » Pour l’instant, Denis est au chômage. En juillet dernier, après les événements au Mali, son employeur, une société d’aviation qui fournissait des avions au pays, a dû le licencier. En attendant un nouveau travail, il parfait ses machines. Avec un lycée de la région, il a monté un projet pédagogique pour réaliser le moteur de son drag, dont la carcasse flashy trône près de son Tupolev. Objectif : être prêt pour une manche du championnat de France organisée en Ardèche, en mars prochain. « Si on y arrive, ce serait bien d’emmener l’équipe de jeunes qui a travaillé dessus », pense-t-il à haute voix.

En sortant de chez Denis, c’est la nuit qui nous accueille. Comme j’avais encore envie d’Amérique après tout ça, on a décidé de retourner dans le snack du col de Bussang taper la discussion avec Christian, le patron. Ka avale les kilomètres et quelques minutes plus tard, les baies vitrées sont en vue. Comme la veille, on est les bienvenus. Christian nous parle un peu de sa clientèle. Parfois des Américains, une fois un bus de Chinois. « En ce moment, c’est calme, on va peut-être partir en vacances.  » Pendant que Greg et Christian discutent, d’un coup, comme ça, je me suis mise à penser à la moto, aux herbes qui percent le bitume de la 66 américaine, au bourdon sur la ligne de départ et au moteur que Denis retapait pour la Citröen. Je ne sais pas pourquoi mais l’idée qu’il retape ce moteur, j’ai trouvé ça beau. Elle était donc là, la poésie, planquée dans les tuyaux chromés du garage cadenassé de Denis Bochet.
C’étaient des motos, et elles tournaient dans la boue. Mais en musique.

*PS : Un rat rod est une voiture ancienne modifiée.

PHOTOS : Grégoire Bernardi
DESSINS : Yann Valeani

Prochain (et dernier) épisode : Derrière la porte du Théâtre


 

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