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Albert Londres
Belgique
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 4/03/2013
 
 

Dans les griffes de l’ours

Un Belge devenu Marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

Je suis Belge. Je suis Français. Je suis Bruxellois et Marseillais. Sur mon bureau, à gauche de mon écran, trône un Maneken Pis de 7 cm, avec petite poire en plastique qui lui fait faire pipi à volonté. Au-dessus, collé au mur, le portrait officiel de la Reine Paola en carte postale. Écrit à la main, au dos : « C’est quand même autre chose que Bernadette [1] ! ». J’ai 36 ans, une moitié de vie passée en Belgique, l’autre moitié passée en France. Ce matin, je suis assis au quatrième étage d’une immeuble tout frais rénové à la Joliette. Je suis au consulat belge, pour demander la double nationalité belgo-française.

Lien ancestral. Albert (le site, pas le sixième et actuel roi des Belges) m’a proposé de faire un reportage sur le plat pays qui est le mien depuis que j’y suis né de parents français-comme-vous-oui-mâdaaaame. Égocentrique par nature et par profession, je me suis empressé d’accepter mais cela a un intérêt aussi pour toi, lecteur. Car dix-huit ans de Belgique, dix-huit ans de France dont dix de Marseile m’ont appris plusieurs choses. Les Français n’aiment pas tous Marseille et les Belges n’aiment pas tous les Français. Il est pourtant gravé dans le marbre que :

- tout Marseillais aimera les Belges et la Belgique

- tout Belge aimera Marseille et les Marseillais.

Jamais démentie, cette loi d’airain n’a cessé de m’intriguer. Quel est ce lien ancestral et subtil entre mes deux endroits préférés ? Pour le découvrir, je devais retourner dans mon pays, non plus comme un enfant mais comme un journaliste, partir à la découverte de la Belgique et non des seules communes de Waterloo (seize ans de résidence) ou d’Uccle (un an et demi).

Accroche-donc ta ceinture, lecteur, Albert t’emmène dans un road-trip journalistique au Plat pays :


Afficher Belgieque !! sur une carte plus grande

- à Charleroi, pour un raid aventure dans les friches de l’ancienne cité industrielle

- à Anvers, port géant cousin de Marseille et capitale flamande aux prises avec la montée du régionalisme

- à Liège, ville ouvrière dont le cœur bat aux rythmes du foot et de la lutte sociale

- à Mons, berceau de la meilleure friterie de Belgique et future capitale européenne de la culture

- à Bruxelles, pour parler égalité fiscale, Bernard Tapie et presse locale

- à Waterloo, champ de bataille devenu l’emblème de l’éclatante revanche française sur la perfide Albion

- partout, pour goûter des bières et des frites.

Mener à bien ce voyage suppose de partir avec la crème de la crème, une élite capable de ressentir Marseille et Belgique directement dans son épine dorsale. En un mot : Gulien. Aussi connu sous le sobriquet de Julien ou plus simplement « Gu », ce pilier d’Antipop l’émission geek en ligne deux fois par mois chez Albert était tout simplement le seul partenaire envisageable pour cette expédition.

Tout d’abord Gu est un véritable Marseillais, 100% pur sucre. Son grand-père a participé à l’élaboration de la première charte de la vraie bouillabaisse. Ensuite, Gu est une des personnes les plus drôles qui soient, et ce n’est pas rien pour comprendre un peuple qui a pu engendrer Benoît Poelvoorde, les Snuls et François l’embrouille. Ensuite Gu est dessinateur de BD. En plus de le mettre spontanément en phase avec la Belgique, cela l’a amené à suivre les cours d’une école d’effets spéciaux près de Mons, où il a passé un an, découvrant des parties du pays que je n’avais jamais parcouru, moi, en dix-huit ans.

Fonds secrets. Un Belge de naissance Marseillais d’adoption, et son exact contraire : le tandem infernal ne peut que bien fonctionner. Pour autant, il n’est pas sans danger : Gu et moi, lâchés dans un pays à bières, financés à fonds perdus sur les fonds secrets d’Albert, allons-nous RÉUSSIR la mission ou même simplement SURVIVRE, rester ne serait-ce que quelques instants sous la barre des 2,5 g par litre de sang ? Allons-nous devoir nous soumettre à l’éthylotest tant redouté par les journalistes, artistes et communicants au moment de se lancer dans la création ?

Je rumine ces questions dans la salle d’attente du consulat. Car avant de partir dans le grand nord, j’ai voulu lancer les procédures pour avoir la double nationalité, afin de mourir en Belge si quelque accident devait m’arriver durant le reportage.

Je patiente face à une affiche trilingue (français / néerlandais / allemand) sur la carte d’identité. Une employée du consulat vient me chercher.

-Vous venez pour une demande de nationalité ?

-Oui, je suis né en Belgique de parents français et j’ai appris qu’on pouvait avoir la double nationalité...

-Ah oui, depuis avril 2008. Mais il faut trois ans de résidence en Belgique.

-Aaaaaaaaah

Je sors, dépité. Évidemment, ça ne POUVAIT PAS être aussi simple. La Belgique ne se gagne pas facilement. Et d’abord, qu’est-ce qui m’avait amené à choisir la France le jour de mes 18 ans ? Les facilités administratives pour travailler dans un pays où il y a plus de journaux. La nationalité belge, j’avais hésité à la prendre pour éviter le service militaire. Une nationalité pragmatique : belle reconnaissance pour un pays qui m’a donné des bases culturelles, un sens de l’humour, mes plus vieux amis et un teint de crevette grise...

Dix-huit ans après, il ne s’agit plus d’utilité mais bien d’identité, et c’est pour retrouver le véritable air du pays qu’à la veille du départ, nous allons manger avec Gu dans la seule authentique friterie belge de Marseille.

Sauce samouraï. Nichée dans un sous-sol derrière le théâtre des Bernardines, la friterie Werner a été inaugurée fin 2010 par le vice-Premier ministre belge, venu en personne à Marseille. À peine la porte franchie c’est bon comme là-bas, dis : l’odeur d’huile et de frites, les capsules de Jupiler, la plus fameuse des « pils », le noir-jaune-rouge partout sur les murs, les tableaux art moderne faits en sacs Delhaize (équivalent belge de Monoprix)... On commande une fricadelle, la serveuse nous rend « vinte » « centss ». On trempe les frites dans la sauce samouraï, qui t’hara-kirise le palais juste comme il faut. On prépare le plan de bataille pour notre semaine de reportage.

Tout est prêt : Gu a son carnet de croquis, j’ai un carnet Moleskine. Nous ambitionnons une prise de notes tout-terrain, avec rédaction et dessin immédiatement dans la foulée du reportage. Gu savoure une Chimay Bleue (9,5%) moi une Westmalle (9,5 itou). Les moines trappistes tabassent. Je repars chez Albert d’un pas chaloupé.

À l’aéroport le lendemain, Gu m’avoue : « En rentrant de la friterie, j’ai eu chaud tout l’après-midi. ». Depuis le hublot du Boeing, nous dégustons les rayons du soleil couchant : le plein de lumière avant six jours de ciel gris. L’avion décolle, passe la Loire puis le Quiévrain. Couverture nuageuse : 16 sur 8. L’avion nous pose à Charleroi, première étape de notre périple. Premier choc thermique : neige fine et vent glacé nous fusillent les poumons. En route vers le loueur de voiture, on croise une employée du nettoyage en T-shirt. Et notre premier « frit-kot » (baraque à frites), directement sur le parvis flambant neuf de l’aéroport.

J’enfile mes gants en cuir, prends le volant, et dans une séquence très Drive, nous filons vers Binche, petite commune wallonne proche de Charleroi. Pourquoi Binche ? D’abord parce que l’orchestre royal de la force aérienne belge y joue ce soir la BO de Bilbo le Hobbit, ce qui nous ravit en tant que geeks [2]. Ensuite parce que c’est le berceau des fameux Gilles, confrérie de carnaval qui remonte au Moyen-âge. Leur tradition a été incluse au patrimoine mondial de l’humanité, et l’un de leur costume figure même... dans les collections du Mucem de Marseille [3]. Enfant, j’avais été très impressionné par les Gilles et leur masque mi-jovial mi-angoissant, que ce soit en vrai à Binche lors d’un carnaval (toujours plein de monde), ou à travers leur parodie des « Joyeux turlurons » dans Tintin et les Picaros. Au bar qui sert de local à l’Amicale du tambourin, nous commandons la première d’une longue série de mousses : la bière de l’Ours (8,5%), des brasseries La Binchoise.

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Ça cogne quand même moins que la Chimay Bleue... Pour tamponner le tout, on se faufile dans la friterie la plus proche où les lycéens s’agglutinent avant de sortir en boîte de nuit. Un burger, un poulycroc, deux barquettes de frites et de la sauce samouraï : le dîner est vite expédié. Retour express sur Charleroi, car la journée de demain s’annonce chargée : nous allons voir le lever de soleil sur Saint-Ghislain, ancienne école de Gu, avant de partir en safari urbain à travers les friches industrielles de Charleroi Adventure.

Installés dans les derniers étages d’une tour-hôtel, nous nous endormons en regardant Highlander sur une chaîne privée [4]. Christophe Lambert emballe une gonzesse en se plantant un couteau dans le bide sans le moindre bobo. L’instant d’après, elle l’embrasse et ils couchent ensemble. Gu dort déjà. À la fin, il ne peut en rester qu’un.

PROCHAIN ÉPISODE LE 11 MARS : MÉTRO FANTÔME À CHARLEROI

Notes

[1] Chirac.

[2] L’orchestre est coutumier du fait puisqu’ils ont déjà joué Le Seigneur des anneaux à plusieurs reprises.

[3] Comme ici en page 6.

[4] Albert a pris une chambre à deux lits pour préserver le budget biture.


 

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