Vous êtes ici > Feuilletons > Sur la piste du Plat pays > La beauté du Mordor
Albert Londres
Urban safari in Charleroi
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 11/03/2013
 
 

La beauté du Mordor

Un Belge devenu Marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

Qu’y a-t-il à voir à Saint-Ghislain ? « Pas grand-chose, tranche Gu. Mon école, mais ce sera sûrement fermé le week-end. Peut-être le bar à côté.... » Chatoyant programme. Il faut pourtant pour ce reportage que nous allions à Saint-Ghislain. Tout comme je retourne à Waterloo après y avoir passé seize ans, nous ne pouvons faire l’impasse sur une ville dans laquelle Gu a usé ses fonds de culotte une année durant. Que voir dans une ville où il n’y a rien à voir ? Le lever du soleil ? Va pour le lever du soleil.

Il fait donc encore nuit noire quand nous sortons du motel et grimpons dans notre Golf Polo pour foncer vers Saint-Ghislain. Nous avons pris une douche et un café rapide : le petit déjeuner sera pour dowtown Saint-Ghislain. Alors que Gu écrase sur le siège passager, j’imagine des vidéos de soleil levant sur la campagne du Hainaut, sur la musique de 2001, l’odyssée de l’espace. Le ciel commence à rosir à l’Est. Serons-nous dans les temps ? Trouverons-nous un point de vue en hauteur, bien dégagé et bien orienté pour tourner ? Que n’ai-je fait des repérages préalables sur Google maps ? Que n’ai-je pensé que nous sommes en BELGIQUE, pas dans les Alpes ?

Car arrivés à Saint-Ghislain, nous sommes en retard sur le soleil, mais ça n’a plus aucune importance : avec la couverture nuageuse et le plafond bas, le ciel a simplement viré du noir d’encre au gris laiteux. Quant au point de vue en hauteur, le pic local s’avère être le pont routier qui enjambe la voie de chemin de fer.

JPEG - 150.9 ko

Saint-Ghislain, house of the rising sun

Indiana Jones. Pris à notre propre piège. En cette heure matinale rigoureusement tout est fermé, la gare exceptée. Dans un vent qui devient de plus en plus mordant, Gu me fait un rapide tour du propriétaire. Son école d’effets spéciaux est toujours située en face de la gare, sur la place principale. Le bâtiment, vieil athénée des années 1950, a été remis à neuf, mais uniquement sur sa façade. « Un jour, on a eu un gars d’ILM [la société d’effets spéciaux de la Guerre des étoiles, entre autres] qui est venu faire une conférence sur le prochain Indiana Jones. On l’a faite dans le bar d’à côté. » Un petit coup d’oeil dans ce lieu devenu mythique ? Pas de bol, le Passé simple est fermé.

Découragés, on reprend la route de Charleroi en quête d’un endroit où déjeuner (car en Belgique on déjeune, puis on dîne, puis on soupe). Sur le chemin du retour, la seule station radio que l’on arrive à capter est Nostalgie Belgique.

Arrivée à Charleroi, petit matin. De jour, donc. La veille, en débarquant en pleine nuit à l’hôtel, on s’était dit « Ça a pas l’air si grave ». Car personne, je dis bien personne, n’arrive à Charleroi sans a priori. Spontanément, quand vous êtes enfant, Charleroi vous ne connaissez pas. Vous connaissez Marcinelle, une commune qui a été absorbée par Charleroi et où est implanté le siège des éditions Dupuis (Spirou, Gaston Lagaffe, les Schtroumpfs etc.) Quand vous grandissez un peu vous entendez parler de Charleroi l’ancienne cité de la mine et de l’acier, fleuron industriel du XIXe et de la première moitié du XXe. Sauf que vous êtes né dans les années 1970 et qu’à ce moment Charleroi a déjà commencé sa chute libre, et qu’à part le patrimoine industriel il n’y a plus aucune raison d’y aller.

Justement le patrimoine industriel c’est ce que nous venons voir. Dans une heure, ce sera le rendez-vous avec Nicolas Buissart, artiste carolo (de Charleroi donc) qui organise un « safari urbain » insolite dans la ville. Avant de filer au rendez-vous, nous prenons enfin un petit déjeuner dans un « Pain quotidien » (chaîne belge) de la rue principale. De part et d’autre, c’est en chantier (un peu) décrépit (beaucoup), et ce qui n’est ni l’un ni l’autre est figé dans une architecture et un décorum 1980-1990. Même le Mac Donald’s est resté d’époque. Le petit déjeuner expédié, on repart à pied vers la gare pour retrouver Nicolas Buissart. En chemin, on croise un portrait de « Van Cau », alias Jean-Claude Van Cauwenberghe, bourgmestre (maire) de la ville pendant dix-sept ans, et abonné aux enquêtes judiciaires.

JPEG - 195.9 ko

Comme on ne veut pas rester sur une mauvaise impression avant de commencer la balade, on bifurque dans le Passage de la Bourse, une galerie commerçante classée du XIXe, aperçue en garant la voiture. La galerie est lumineuse, finement ornementée, tout à fait dans le style de la galerie de la Reine à Bruxelles. Mais damned, encore raté : à la sortie sud s’est greffé un bâtiment années 1950 avec un sas vitré sinistre, sale et en panne. Devant l’Ibis de la gare, on retrouve Nicolas Buissart. Grand (plus que Gu, ce qui n’est pas peu dire), costaud, cheveux grisonnants, il nous scanne des pieds à la tête : nous avons respecté la consigne donnée au téléphone : « chaussures de rando, vêtements discrets ». Il y a deux autres personnes pour la balade : Régis, un copain de Nicolas et Marta, qui travaille dans une agence immobilière pas loin de Charleroi. « J’avais aussi un groupe de photographes flamands qui devaient venir, mais j’ai l’impression qu’ils ont laissé tomber », pointe Nicolas. Après un petit café pour se réchauffer, on se met en route le long de la Sambre, rivière qui coupe la ville en deux.

JPEG - 238.3 ko

On longe une succession d’usines. Toutes sont rouillées. Certaines fonctionnent encore. Beaucoup, les deux tiers à vue de nez, sont à l’arrêt. « Certaines sont restées ouvertes plusieurs années après la fin de la production pour pouvoir revendre leurs quotas de CO2 », explique Nicolas.

Brique rouge. On bifurque pour suivre un petit ruisseau qui nous amène au quartier et ex-commune de Marchienne. De part et d’autre de l’eau, une file ininterrompue d’ateliers et de maisonnettes en brique rouge. « C’est pas un pays ici, c’est une entreprise. Chaque quartier avait sa spécialité, détaille Nicolas. Le plus souvent, tout près de l’usine, tu as une rue avec les logements des ouvriers, deux ou trois maisons un peu plus bourgeoises des ingénieurs, et parfois pas loin le petit château du propriétaire. » Les abords de ruisseau ou des canaux, avec leurs petites maisons et mini-jardins ont des petits airs de canal Saint-Martin à Paris, les candidats parfaits dès que la gentrification de Charleroi commencera.

Car elle s’annonce : économiquement, la Wallonie a le vent en poupe, et les regards commencent à se tourner vers Charleroi. Timidement, mais cela commence. Une employée de Mons 2015, future capitale européenne de la culture (comme nous le verrons en détails dans un prochain épisode), est venue faire le safari de Nicolas pour voir le patrimoine carolo. Un promoteur anversois a racheté dans le vieux centre plusieurs pâtés de maisons autour du Passage de la Bourse. Du nouveau, mais de l’extérieur : « Plein de gens veulent gouverner à Charleroi, mais personne ne veut y habiter. », tranche Nicolas. Marta confirme : « À l’agence, on vend beaucoup de maisons dans le Hainaut. Mais même quand les clients n’ont pas d’endroit précis en tête ils disent “n’importe où, sauf à Charleroi”. » Dans le Hainaut, une rivalité existe entre Charleroi et Mons [1], distantes de 50 km à peine. Charleroi, deux fois plus peuplée que Mons mais bien moins cossue. « Le problème ici c’est qu’à la grande époque la ville tournait à 150% de ses capacités, estime Nicolas. Aujourd’hui elle doit être à 80%-90% mais ça donne l’impression que tout va mal. »

On s’arrête à la boucherie sur la place principale de Marchienne pour prendre un sandwich. J’avise immédiatement les bacs de viande hachée et en sauce, classique des casse-croûte de mon enfance. La bouchère flaire le touriste.

-Je vais vous prendre un poulet samouraï s’il vous plaît.

-Vous connaissez ? Je vais vous faire goûter d’abord quand même...

-Non non vous inquiétez pas je connais.

-Goûtez quand même, mon mari il met souvent beaucoup de piment en préparant, surtout quand il est énervé le matin.

-Aaah euh et il était comment ce matin ?

La bouchère me tend un crouton garni pour toute réponse. J’enfourne.

-Faut attendre un peu, ça vient après.

Un temps. Silence de mort.

-Hum oui je vais peut-être vous prendre plutôt un américain (tartare préparé et haché en pâte).

Crouton ?! Enfourne.

Un temps.

Définitivement énervé.

-Effectivement je vais vous prendre un poulet curry et un Balisto orange (autre madeleine de Proust totalement introuvable en France).

Addition : 2,5 €.

Barbelés. Tout en dévorant nos sandwiches, nous nous apercevons avec Gu qu’il aurait vraiment fallu investir dans des mitaines : avec le vent glacé qui balaie le Hainaut, impossible de déganter plus d’une minute pour noter ou crobarder. Encore plus impossible de garder les mains à l’air les trois à cinq minutes nécessaires à l’engloutissement d’un sandwich. Au moment de jeter ma serviette en papier dans une poubelle publique, je m’aperçois que je ne sens plus mes doigts. Serait-ce la fin de la route, l’amputation garantie, qui mettrait un terme à ma carrière de journaliste ? La panique me gagne. Heureusement, au bout d’une minute de contractions en tous sens, la sensibilité revient.

On reprend la route, on passe sous un pont, pliés en deux entre le talus et la voie de chemin de fer. Nicolas aplatit du pied un barbelé : nous voilà DANS une usine en friche.

Celle-là n’est pas gardée. Elle est belle, imposante, un régal photographique, historique, sociologique. L’impression de voyager dans une autre époque. On traverse une zone de stockage de minerais. L’horizon disparaît derrière les tas de fins graviers aux mille nuances de gris. Moitié rigolard, moitié sérieux, Gu assène : « Putain on est dans le Mordor [pays du mal dans Le Seigneur des Anneaux] ! ». Plus on avance et plus ce qu’expliquait Nicolas au café devient évident. Que pense l’office de tourisme de Charleroi de son safari urbain ? « Ils sont pas très contents, mais ils laissent faire. » La visite ne donne pas en effet l’image d’un Charleroi dynamique. Et elle se fait moitié dans le domaine public, moitié dans des friches qui restent encore officiellement interdites d’accès. Mais esthétiquement, historiquement, humainement, elle est inoubliable. Mieux : elle atténue l’image triste de Charleroi.

Pour se rapprocher de la prochaine étape, on tente de prendre un tram. On le rate de peu. Prochain passage dans une demi-heure. Un samedi après-midi. « Au moins on est pas dépaysés par rapport à Marseille », ricane Gu. Une petite pause pour un chocolat chaud et nous voilà repartis pour nos deux dernières étapes. : le panoramique depuis un terril et le métro fantôme. Le terril d’abord. « Là comme le groupe est jeune, on va prendre le plus haut », annonce Nicolas. La route est sinueuse et la pente raide. « Dans certains terrils comme celui de la Louvière, il y a carrément un petit lac sur le sommet et un écosystème propre au terril, dont le sol est plus chaud que les terrains alentour », explique Régis. Celui de Charleroi n’a pas de lac, mais une magnifique vue. Nous sommes cueillis par une petite pluie de cendres grises. Ah non, c’est de la neige. Ma lucidité décline, la montée m’a tué. Je redescends du terril tel un tuberculeux, des râles me hachant le souffle.

JPEG - 135 ko

En revenant en centre-ville, on croise un grand chantier de galerie commerciale au bas d’une rue piétonne. Logo du chantier, affiché sur tous les panneaux : le personnage-emblème du Monopoly. Nous montons tous les cinq dans la Polo, direction une station du métro fantôme. Chanteur, producteur et prophète, Enrico (dont nous reparlerons dans un prochain épisode) habite l’ancienne maison du garde-barrière, que surplombe la voie du métro. C’est lui qui nous fait visiter, après nous avoir chanté deux chansons (dont nous reparlerons dans un prochain épisode) qui nous redonnent de l’énergie.

Intégralement construite et équipé, la ligne n’a jamais été mise en service, sauf pour des formations de conducteurs de rame. Elle fait partie de la fameuse liste des grands travaux inutiles, rendus célèbres par une série émission de la RTBF (télé publique belge francophone). « C’est totalement abandonné, même pas gardé, explique Enrico. Des gens sont venus voler les câbles en cuivre. » Sous la neige, avec ses escalators et son mobilier en plastique rouge tagués et démolis, la station a des petits airs de vieux bunker soviétique abandonné. « J’ai fait une visite du métro fantôme avec des économistes, et il y en a un qui m’a dit “Ça a au moins servi à payer des ouvriers, des impôts et de la TVA”. », se souvient Nicolas. On a marché 5h30. On est rincés. On dit au revoir à tout le monde, on reprend la route. Le flash info Nostalgie nous apprend qu’il neige sur la Baraque Friture [2], plus haute montagne (652 m au dessus de la mer) de Belgique. L’éclairage public de l’autoroute commence à s’échauffer en rosissant. Premier lever de soleil de la journée.

PROCHAIN ÉPISODE LE 18 MARS : Cuir et acier
dans le « chaudron » de Liège

Notes

[1] Tout comme entre Bruxelles et le reste de la Wallonie.

[2] De son vrai nom Baraque de Fraiture, mais prononcé de tout temps « freïture » ou « friture ».


 

Vos commentaires



ALBERT EN RÉSEAU

Sur Flickr
Fil RSS