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Albert Londres
Complainte du solitaire en sursis
   Alberto Outard, aka Clément Barraud   le 13/05/2013
 
 

Espérance de vie du piéton : vingt minutes

 

Mais qu’est-ce que je fous ici ? Pourquoi je ne lui ai pas dit à ce mec de me déposer avant, au lieu de le laisser s’insérer dans cette voie, SA voie ? Je voulais être sur la route de Valence, me voici complètement à l’opposé, direction Grenoble-Chambéry. Un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Ce soir, je répète cette opération une dizaine de fois, avec le trouillomètre qui gravite à zéro. À côté, l’épreuve du permis de conduire ressemble à une promenade en ville avec un vieux pote.

Non là, c’est vraiment du sérieux. Les quelques milliers de kilomètres engrangés depuis mapremière expérience du genre m’ont certes permis de gagner en expérience et en technique, mais ne m’avaient jamais amené jusque-là. Là, sur cette butte de terre surplombant un petit fossé quelques mètres plus bas, et l’autoroute qui le longe. Heureusement que l’aire de repos à atteindre est juste en face, j’aurai peu de marche à faire une fois la traversée effectuée. La traversée justement, parlons-en. Deux fois deux voies, classique. Des voitures qui roulent à 130 km/h, encore classique. Interdiction de se trouver sur ce genre de route à pied, mouais, pas très surprenant. Espérance de vie pour tout piéton qui s’y aventure : vingt minutes. Bon c’est cool, ça ne fait que dix minutes que je me tâte, là.

RONRONNEMENT. De toute façon, tu ne vas pas tergiverser toute la nuit. Vas-y, lance-toi mon grand. Tu t’engueuleras plus tard. Mieux vaut plutôt faire les dernières vérifications : lacets attachés (ce serait bête de marcher dessus au milieu de la course), sac idem… Je repousse sans cesse le départ, attendant d’avoir un laps de temps confortable entre les passages de voitures. Au fur et à mesure des minutes, le bruit des moteurs me fait seulement l’impression d’un vague ronronnement en-dessous de moi. J’ai plutôt le sentiment de flotter, comme si ce que je vivais n’avait plus grand-chose de réel.

C’est à ce moment-là que je réalise que j’ai de la chance : il fait nuit, ce qui m’avantage pour appréhender au mieux l’arrivée des véhicules grâce à leurs phares. En journée, l’illusion d’optique doit rendre la chose beaucoup plus compliquée, me dis-je. Après avoir inspiré un grand coup et regardé une dernière fois sur la gauche, je dévale la pente et fonce comme un dératé pour rejoindre le terre-plein central. Coincé entre deux rangs de béton, en attendant que l’autre côté se libère. Situation hyper confortable. En Algérie, j’avais vu des vaches brouter de l’herbe à cet endroit-là, au milieu d’une quatre fois quatre voies. Heureusement pour elles, l’espace était plus large.

C’est bon, plus de véhicules pour au moins dix secondes, je suis reparti.

ZÉBRAS. Ça y est : je tremble de partout mais j’ai enfin rejoint la bonne station. Quelle galère. Plus tôt dans l’après-midi, j’avais déjà eu une petite mésaventure après m’être fait déposer sur… les zébras qui séparent la voie de droite de la voie de décélération, près de Tours. Mon conducteur -très gentil au demeurant- voulait poursuivre sa route sur Poitiers, moi bifurquer vers Vierzon. Je me suis rendu compte après coup que le péage pour Vierzon était trois kilomètres plus loin. Il m’a donc fallu marcher le long de la chaussée, ce qui n’était rien par rapport à ce que j’allais vivre dans la soirée. Une course sur autoroute en nocturne, aussi fulgurante qu’absurde. Cela n’a l’air de rien, mais faire du stop requiert un minimum d’organisation pour éviter que le périple tourne au vinaigre. S’assurer de l’endroit où l’on sera déposé, réfléchir à deux fois avant d’accepter certaines propositions (« On te laisse au péage de Roussillon, il est petit mais ça t’avance... - Oui mais il est 1h du matin, là. »). Se remettre en question à chaque nouvelle rencontre. L’auto stop, comme le foot, est un sport où il faut connaître ses coéquipiers, jouer réaliste et éviter les prolongations.

PROCHAIN ÉPISODE LE 20 MAI : Profilage et auto-stop

Photo : Vincent Desjardins, licence CC.


 

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