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Albert Londres
Six relais en douze heures
   Alberto Outard, aka Clément Barraud   le 20/05/2013
 
 

Sièges conducteurs

 

Au kilomètre zéro, Marseille, il est 8h13 à ma montre. Vingt petites minutes encore avant de voir s’approcher la première voiture de la journée. Une C1 noire impeccable, le sosie d’Yvan le Bolloch me prend, direction Aix-en-Provence.

COM’ OU PROPAGANDE. Discussion pendant quelques minutes sur ma stratégie : j’ai mis « Aix » sur mon panneau alors que je veux rejoindre Montpellier. « Tu aurais pu marquer Arles, je pense que ça aurait mieux marché », suggère-t-il. Effectivement… Ce premier trajet est court, trente minutes à peine, mais on a le temps de discuter un peu. Je n’ai pas pu avoir son prénom mais je sais qu’il bosse au sein de l’université d’Aix-Marseille en tant que cameraman, pour la partie communication. « C’est une approche un peu légère, la com’, estime-t-il. Même si c’est nécessaire, ça s’apparente à de la propagande en montrant par exemple que tout le monde est formidable…. ». Il me laisse à l’entrée d’Aix, près des facultés. « C’est intéressant pour toi parce qu’il y a du monde qui part ici sur Lyon, mais aussi Montpellier ». Lui aussi est un adepte du stop, qu’il a pratiqué étant jeune. Entre autres anecdotes, il se remémore cette marche à pied le long de l’autoroute à côté de Givors, « sur six ou sept kilomètres »… Je le quitte vers 9h15.

PAUSE CLOPE TOUTES LES 30 MINUTES. L’attente à Aix est plus longue que prévue. Une bonne heure et demie à faire le guet à l’entrée de la quatre-voies. Peu surprenant : le départ des villes est toujours délicat. Quand arrive enfin une voiture, j’embarque mon sac en trois secondes : l’espoir renaît. La Clio qui s’est arrêtée pour moi est conduite par François, la quarantaine bien tassée. Dans la voiture, la décoration est conceptuelle : deux petites chaussures de foot sont accrochées au rétroviseur, une croix est suspendue côté conducteur et un pendentif en forme de gland avec une photo de la Vierge Marie me fait face. Peu bavard au début, il accepte de me déposer à Arles, voire un peu après. Parti de Marseille, il se rend là-bas pour rechercher un hôtel pour le week-end à venir. Employé dans une entreprise de sécurité, François va travailler trois jours dans un magasin près d’Arles.

Durant les premières minutes, je ne me sens pas vraiment à l’aise. Sans que cela soit de l’inquiétude, mon « chauffeur » ne m’inspire pas une grande confiance. Peu importe, me dis-je, ce trajet ne sera pas long. C’est ce que je croyais… Au fil des kilomètres, François parle un peu plus, me pose plus de questions. Visiblement, il apprécie être en ma compagnie. J’ai quelquefois l’impression de jouer le rôle d’une assistante sociale, ce n’est peut-être pas faux : plus jeune, j’avais voulu travailler dans ce milieu. J’ai finalement abandonné l’idée. Nous avons passé Arles depuis un moment et je me demande bien jusqu’où François m’emmène. « Tu peux me laisser où ça t’arrange, ne fais pas un gros détour pour moi », dis-je. « Ne t’inquiète pas, ça me fait plaisir de t’avancer ». Je me rends compte qu’il a été outré par certaines histoires que je lui ai racontées, et qu’il ne veut pas me laisser n’importe où. Soit. Toujours est-il que nous avançons, avec de longs moments sans parler, un peu déconcertants… Le trajet est entrecoupé de pauses cigarettes interminables sur des aires de repos, autant dire qu’il serait contre-productif de tenter d’y auto-stopper. Visiblement atteint d’un problème de motricité au bras droit, François ne fume pas au volant et a besoin de temps de repos conséquents sur la route.

J’attends la fin de ces arrêts -qui peuvent durer jusqu’à une heure- dans un état d’esprit mitigé. D’un côté, je me dis que j’irai probablement plus vite avec quelqu’un d’autre. D’un autre, j’avance. (Très) doucement, mais j’avance. Finalement, mon étrange chauffeur me laisse sur l’aire de… Narbonne-Vinassan, après m’avoir donné cinq euros. Je suis un peu décontenancé devant tant de générosité, d’autant plus qu’il doit maintenant faire demi-tour sur Arles pour repérer son hôtel, ce pour quoi il roulait à la base…

LE TOUR DE FRANCE EN STOP. À peine descendu de la voiture de François, je demande à deux jeunes qui repartent de l’aire d’autoroute. « Pas de soucis on t’emmène, les galères en stop on connaît ! ». Eux sont Basile et Arthur, 19 et 20 ans respectivement. Pantalons larges, casquette rouge à l’envers pour Basile, le conducteur, un vieux CD d’IAM dans l’autoradio : je me sens tout de suite plus à l’aise que dans le véhicule précédent. Basile et Arthur reviennent tout juste de Montpellier où ils ont fait la fête pendant plusieurs jours chez des amis. Originaires de Carcassonne, ils regagnent la cité médiévale après quelques soirées bien arrosées. À peine partis, nous voilà en pleine discussion auto-stop. Ces deux fans de BMX ont fait leur tour de France le pouce levé, entre septembre et novembre derniers. Au programme : Côte d’Azur, Jura, Normandie, puis Paris, avec escales chez des amis. Ils ont découvert la vie autrement, du bord de la route : « Avec le recul, je m’aperçois que ça m’a rendu plus tolérant vis-à-vis des gens que je rencontre, reconnaît Basile. Avant, je pouvais juger un peu vite, au premier coup d’œil ».

Le trajet avec eux n’est pas très long, et je commence à me dire que c’est dommage car je serais bien resté en leur compagnie quelques heures. C’est l’une des frustrations du stop : le temps passé avec certains conducteurs est long, et bien trop court avec d’autres. Basile a eu son bac à 17 ans, un peu d’expérience professionnelle ensuite et aimerait se lancer dans une licence information et communication sur Bordeaux, « Pourquoi pas faire du journalisme », lance-t-il. Arthur, lui, encadrait une semaine de colonies de vacances dans les Alpes pour des jeunes de la banlieue parisienne, juste avant de redescendre sur Montpellier. Il se dirige naturellement vers l’animation. Trop occupés à discuter on en oublie de regarder la route, ratant ainsi la sortie Carcassonne. Un petit détour par Sigean pour finalement rejoindre le péage de Carcassonne. C’est avec regrets que je quitte les garçons, mais il faut me remettre tout de suite dans le bain. J’aimerais bien arriver à Bordeaux ce soir…

RAP, GONZESSES ET DOUANE. Dix minutes seulement après avoir commencé à stopper, une clio se pose juste devant moi. Je sens la conduite sportive, voire nerveuse. Elle sera plutôt du genre agressif. À bord, deux jeunes également, mais dans un tout autre style. Je n’apprendrai pas grand-chose d’eux, si ce n’est qu’ils ont un goût prononcé pour le rap énervé et les filles, que le conducteur insulte allègrement au téléphone. Le trajet Carcassonne-Toulouse sera donc d’une rapidité fulgurante, ne dépassant pas les trente minutes. Seule l’arrivée sera folklorique. La présence d’un véhicule de la douane à proximité aura pour effet immédiat d’inquiéter lourdement mon conducteur et son ami. Comme si, bizarrement, ils avaient quelque chose à cacher…. C’est donc sans regret que je descends là, sur l’aire d’autoroute de Toulouse-Sud.

LA FAISEUSE DE RÊVES ET L’EX-SDF. Alors que je suis posé sur le trottoir, un homme d’une trentaine d’années m’approche. Il s’appelle Andy, et me propose de monter avec lui et son amie, Véronique, la cinquantaine. Ils reviennent d’un séjour dans les Corbières, dans le petit village de Lagrasse plus exactement, et rentrent sur Agen. La voiture, une vieille Mercedes break 250 D, est décorée d’autocollants « Non à l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes ».

Andy est, en quelque sorte, un miraculé. Et Véronique est sa sauveuse. Leurs routes se sont croisées il y a trois semaines seulement, alors que Véronique allait faire ses courses. Andy fait la manche, et elle ne le supporte pas : « Je l’ai vu et pour moi c’était tellement incongru qu’il soit là, je lui ai dit : “T’as rien à faire là !” ». Elle le prend donc sous son aile, et l’aide à s’en sortir. Après avoir perdu son travail à cause de son camion qui l’a lâché, dans lequel il vivait, Andy était à la rue depuis plusieurs années. « Je dormais dans des halls d’immeuble ou devant les supermarchés », relate-t-il.

Sa rencontre fortuite avec Véronique prouve qu’il a tout de même une bonne étoile qui veille sur lui. Adepte de la réflexologie et de la méta-médecine, elle se définit comme une « faiseuse de rêves ». Impossible pour elle de ne pas penser aux autres « C’est comme si j’avais vu un tableau tout gris et la seule chose de couleur à l’intérieur, c’était lui », s’exclame-t-elle. Désormais, ce cuisinier de métier ne veut plus replonger. « Grâce à Véronique, je me suis bougé pour me réinscrire à Pôle Emploi et maintenant je veux trouver un boulot stable, assure-t-il. J’aimerais bien travailler dans la restauration, mais en lien avec la nature. Ouvrir un restaurant bio et écologique en plein air, par exemple. ». Après une bonne heure à refaire le monde, ils me laissent au péage d’Agen. La fin de journée pointe son nez, mais je ne suis pas inquiet. Le moment passé avec Véronique et Andy m’a revigoré.

TABLE BASSE Posté à Agen, je n’attends guère longtemps avant de trouver un véhicule. Alex est serveur dans un restaurant situé à Bouliac, près de Bordeaux. Au volant d’un Trafic qu’un de ses collègues lui a prêté, il rentre d’un aller-retour sur Agen pour récupérer une table basse achetée sur Internet. « En fait, j’y étais déjà allé il y a quelques jours avec ma voiture, mais la table ne rentrait pas… Donc j’y suis retourné aujourd’hui, mieux équipé ! », rigole-t-il. Alex n’est pas spécialement habitué à prendre des auto-stoppeurs, mais a visiblement apprécié les smileys sur mon panneau. Au cours de ce dernier trajet de la journée, nous discuterons voyages. Ses grand-parents vivant en Nouvelle-Calédonie, Alex y est allé plusieurs fois plus jeune, en profitant également pour visiter l’Australie. Avec sa copine, il y a d’ailleurs passé un an dans le cadre d’un visa « working-holiday », alternant petits boulots et tourisme. Ils auraient pu y rester, mais « la distance avec la France nous a un peu freinés ». Alex est plutôt sympathique, discutant facilement. Il fait même un petit détour pour me déposer à Bègles, près d’un arrêt de bus pour rejoindre le centre-ville de Bordeaux. Il est 20 heures et j’ai le sentiment d’avoir vécu une bonne journée. Six voitures et autant de profils différents. Le stop, ou l’incarnation de la diversité.


 



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