Vous êtes ici > Feuilletons > Etapes de l’auto stop > La magie du pouce levé
Albert Londres
Mise en route
   Alberto Outard, aka Clément Barraud   le 6/05/2013
 
 

La magie du pouce levé

Entre Munich et Marseille, le doigt levé.

 

« Franchement vous êtes tarés. Vous n’y arriverez jamais… Vous allez revenir à Marseille au bout de trois heures ! Le stop, c’est un truc de hippies nostalgiques du flower-power, non ? ». Voici peu ou prou le genre de messages d’encouragements que l’on reçoit, mes amis et moi, en annonçant à droite et à gauche notre projet. Rejoindre Munich depuis Marseille le temps d’un week-end, pour participer à la fête de la bière. Soit 2000 kilomètres aller-retour, en six jours… et le pouce levé.

Il faut avouer que le pari est un peu osé, tant l’auto-stop n’a pas bonne pub depuis, disons, une vingtaine d’années. Le fantasme de l’auto-stoppeur sale et mal rasé ou pire : voleur-violeur-dépeceur d’innocentes automobilistes… a fini par marginaliser une pratique qui a connu son heure de gloire dans les années 1970. Quand mon père me raconte qu’il a traversé Paris du Sud au Nord en faisant une bonne vingtaine de relais-stop en plein mai 68 sans problèmes, je me dis soudain que je me suis trompé d’époque… Il n’empêche, ce trip on l’a pensé, on va le faire.

Avant de partir, un petit tour du web s’impose pour glaner quelques informations sur les bons emplacements à choisir. Si le stop n’est plus aussi au top qu’avant, Internet permet quand même de le remettre au goût du jour. De bons sites participatifs regorgent de conseils pour améliorer ses chances sur le bord de la route, comme hitchwiki.org ou lepouceux.com. Mais s’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait celui d’Anick-Marie Bouchard : globestoppeuse.com. Cette Québécoise est une baroudeuse hors pair et revendique pas moins de 110 000 kilomètres au compteur, entre le Canada et l’Europe. Une référence en la matière, un exemple à suivre.

ÊTRE « VENDABLES » Nous sommes donc six courageux à prendre la route ce mercredi de fin septembre : trois binômes de deux. J’ai de la chance : je pars avec une fille. Je ne le sais pas encore, mais ce paramètre jouera énormément pendant le voyage. Un autre duo mixte sera de la partie, le dernier « couple » quant à lui est totalement masculin. C’est parti pour un « Munich Express », sans caméras.

Partir en stop, c’est aller à la rencontre de la vie et des gens dans leur diversité. Une mini-enquête de sociologie, en somme. Au moment de partir sur une aussi longue distance, ma collègue de voyage et moi-même sommes encore de vrais novices du stop. Cela explique sûrement le grain de folie que nous avons tout au long du parcours. Loin de déprimer en cas d’échec, nous paraissons au contraire déchaînés au bord de la route, gesticulant et jubilant comme des dingues. Il est là le secret pour réussir, les enfants : il faut être attirant, vendable quoi. En clair : sourire, ne pas paraître fatigué et avoir un beau panneau. Sur ce dernier point, certains conseillent de mettre une petite touche d’humour pour attirer les conducteurs. Dont acte.

Nous optons pour DEUX cartons : mon acolyte indique sobrement la direction, et moi je me retrouve avec un savoureux « loin de ma belle-mère » (sans oublier la version allemande : « Weg von meiner schweigermutter »). La note humoristique ne laisse personne indifférent, mais on se rend vite compte que cela pose un problème. Les gens rigolent tellement à la vue de ma blague qu’ils en oublient de regarder la deuxième pancarte pour savoir où on va… À vouloir faire les comiques, on en oublie l’objectif initial…

Courageux mais prudents, nous décidons de privilégier les grands axes pour rallier l’Allemagne. À savoir Lyon / Strasbourg/Stuttgart, pour faire simple. L’autoroute quasiment tout le temps. Armés de nos cartes, nous allons très vite devenir incollables sur la géographie routière de l’Est de la France. La première journée se passe bien : après seulement 30 minutes d’attente à la sortie de Marseille, un jeune pressé nous prend jusqu’à Aix… un joint à la main [1]. Pas forcément prévu au programme, mais nous ne resterons qu’une petite demi-heure en sa compagnie. Après être montés dans six voitures, nous voici à Strasbourg en moins de dix heures. Belle performance.

« PAS DE COCAÏNE, HEIN ?! ». Durant ce passage dans l’Est, les rencontres se succèdent à la vitesse d’un TGV des bons jours. Celle de Mathieu, par exemple, vous embellit un trajet. Ce jeune employé au bureau d’études d’une entreprise de construction nous prend à hauteur de Lyon, et nous lâchera à Mulhouse. Plus de trois heures confortablement installés dans les sièges moelleux de sa BMW, à refaire le monde en écoutant ces bons vieux rockers de Pink Floyd. Tellement sympa le Mathieu qu’on aurait presque prolongé la route encore un peu, mais bon, c’est qu’on n’est pas d’ici nous.

Le lendemain, le succès est également au rendez-vous. Au départ de Kehl, ville allemande voisine de Strasbourg, un peu d’attente avant de monter avec deux Français d’origine algérienne. Une fois passées les inquiétudes de nos hôtes (« Vous transportez pas de cocaïne, hein ?! »), nous voici en route pour Stuttgart. Journée un peu folle puisqu’ensuite nous enchaînons en compagnie de Burjana, une charmante bulgare d’une trentaine d’années. Après avoir fait ses études à Munich, elle est partie vivre au Luxembourg où elle travaille comme journaliste au sein d’un quotidien du grand-duché. Elle profite de quelques jours de congés pour rendre visite à ses amies de la fac. Burjana nous fait l’effet d’une grande sœur, adorable et attentionnée comme si on se connaissait depuis toujours. Rien de mieux pour débarquer à Munich gonflés à bloc ! Partis de la cité phocéenne mercredi à 12h, arrivés dans la capitale de la bière jeudi à 17h : c’est honnête comme temps de trajet. Il est à présent 18 heures, nous voici sous une immense tente, entre costumes traditionnels bavarois et orchestre, à déguster une pinte bien méritée. La première d’une (très) longue série.

LA MALÉDICTION DE LA STATION ESSENCE. Au terme d’un week-end plutôt rude pour les organismes, nous reprenons la route dimanche matin. Longue marche avant de sortir de la ville, suivie de désaccords entre nous sur l’emplacement à choisir. Il va être long ce retour… La première voiture à nous prendre est composée de deux jeunes femmes, qui nous demandent de payer. Notre état léthargique ne nous permettant pas d’user d’une répartie ravageuse, nous nous exécutons. 20 euros à deux pour faire Munich-Stuttgart, un tarif normal… pour du covoiturage. J’apprendrai par la suite que dans certains pays de l’Est, il n’est pas rare de voir de plus en plus de personnes solliciter de l’argent auprès des stoppeurs. Si cet épisode nous agace quelque peu, il sera vite compensé par le prochain et savoureux trajet jusqu’à la frontière française. Deux gars de Dortmund dans leur van vert, draguant de manière peu subtile les conductrices dans les bouchons. Un bonheur, même si on ne sait pas bien où se mettre.

Le voyage s’étire tranquillement jusqu’à Lyon, après avoir visité les Vosges du Sud et Nancy. Mais ça va se gâter dans la soirée. C’est un fait intangible : arriver dans une station-essence (petite, qui plus est) après 22 heures, c’est le fiasco assuré. Située sur la rocade Est de Lyon, notre charmante aire de service nous servira d’hôtel pour la nuit. Une nuit chaotique, agrémentée des bruits infernaux de manèges pour enfants, et surtout marquée par de nombreux échecs auprès des automobilistes. Nous quitterons ce lieu maudit au petit matin grâce à un ouvrier qui accepte, après négociations, de nous faire monter dans son camion pour rejoindre la route du sud. Les entreprises, et pas seulement les boîtes de transport, déconseillent fortement à leurs employés de prendre des gens pendant leurs déplacements. La raison est simple : en cas d’accident, l’auto-stoppeur peut se retourner contre la direction et demander des dommages et intérêts. D’où une certaine méfiance et une légère paranoïa perceptibles chez les salariés.

Qu’à cela ne tienne, nous poursuivons notre bonhomme de chemin jusqu’à Valence, en compagnie d’un quadragénaire sympathique, et un brin amusé par notre périple. Ce qui est bien avec les cadres dynamiques, et donc pressés, c’est qu’ils vous donnent l’impression d’effacer le retard accumulé sur le bord de la route. Même si le gain de temps réel n’est que de quelques minutes, ce chef de service pour une compagnie d’assurances nous dépose à l’entrée de Valence en peu de temps.

BERLINE ALLEMANDE. Par la suite, les quelques centaines de kilomètres qui nous séparent de Marseille donneront lieu à des situations cocasses. En prenant un café réparateur à l’aire de Montélimar, nous croisons un jeune susceptible de nous avancer un peu. Lui aussi roule à bord d’un camion de sa société, mais après s’être assuré que nous avons du tabac, il accepte. Il n’est pas cadre, mais extrêmement dynamique et parle beaucoup. Au bout de cinq minutes, je comprends mieux la question du tabac avant de partir : ma collègue est priée de rouler un pétard… L’histoire se répète, me dis-je. Cet ouvrier du bâtiment, spécialiste des constructions en milieu extrême, nous offre un spectacle de haute voltige en slalomant comme un malade sur l’autoroute, avant de nous déposer sur une aire de repos.

Oui, une aire de repos. Le terme est chouette, comme ça. On imagine les oiseaux, les arbres, les tables de pique-nique et rien d’autre. Rien. D’autre. En dehors de la saison estivale, ces endroits ne sont pas très fréquentés. Nous aurons donc droit à de longues minutes de stress devant le risque de rester coincés là très longtemps, avant d’être finalement sauvés par une berline allemande, une de plus. Nous pouvons l’attester : l’idée selon laquelle les grosses voitures n’accueillent jamais les baroudeurs sales et épuisés est fausse. Au volant, un beau bébé rugbyman évoluant dans un club semi-amateur de la région parisienne. Sa passion ne lui permet pas de gagner décemment sa vie, ce qui l’oblige à travailler pour un transporteur de colis, en plus des trois entraînements hebdomadaires. Notre sauveur nous laisse à peu près au même endroit où nous avions débuté l’expédition. Un miracle.

Voilà, c’est fini. Partis l’esprit conquérant mais un brin anxieux, nous sommes rentrés avec le sentiment du devoir accompli. Crasseux mais heureux, c’est en véritables guerriers revenant d’une longue bataille que nous avons rejoint nos supporters restés au pays. Des fans peu sensibles à l’ampleur de notre exploit, et qui nous ont rapidement fait comprendre que la reprise d’une activité normale s’imposait. C’est le drame des explorateurs modernes : on n’a pas le succès qu’on mérite… Néanmoins, c’est une aventure humaine incroyable qui se termine. J’ai eu beaucoup d’échos de trajets assez fous racontés par des amis stoppeurs. À présent je comprends mieux leur envie de recommencer… Dans ma tête aussi, l’envie irrépressible de repartir dans peu de temps. D’ailleurs c’est décidé, je garde les panneaux chez moi. Au cas où…

PROCHAIN ÉPISODE LE 13 MAI : Traverser une autoroute à pied, la nuit

Photo Cea, licence CC.

Notes

[1] La conduite sous l’emprise de stupéfiants est punie de deux ans d’emprisonnement et de 4 500 euros d’amende.


 

Vos commentaires



ALBERT EN RÉSEAU

Sur Flickr
Fil RSS