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Albert Londres
Waterloo, joyeuse plaine
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 25/03/2013
 
 

Napoléon tient sa revanche

Un Belge devenu Marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

Une peur d’enfant m’étreint au moment d’entrer dans le bâtiment-panorama. L’odeur antique, légèrement poussiéreuse, le grondement en bande son de milliers de chevaux au galop, le tonnerre des coups de feux, les coups de canons, les cris et râles des blessés, les tués. Passés les escaliers, arrivé sur la plateforme de bois ils sont tous là, ils m’attendent, comme la dernière fois que l’on s’est vus. Vingt années et plus de séparation ne me les ont pas fait moins craindre. Il y a l’officier des Dragons, étendu sur le dos, la tête penchée en arrière vers moi. Les herbes hautes dissimulent mal qu’il n’a plus de jambes, plus de bassin. Sa peau est grisâtre, flétrie, ses mâchoires saillantes, comme dans mon souvenir. Je tourne la tête vers une canonnade qui vient de retentir sur ma gauche. Il y a le cavalier prussien fonçant vers moi, yeux exorbités sous sa visière. Son cheval semble sur le point de trébucher. Me voilà de retour à Waterloo, sur le champ de bataille près duquel j’ai habité seize ans.

Pour un Français, c’est un comble. Pour un Français, ce n’est pas si inhabituel que cela : au dernier pointage 2012, près de 110 000 compatriotes vivent en Belgique, dont 80% dans et autour de Bruxelles. Une part de ces 80% s’est installée à Waterloo : c’est proche de Bruxelles (30 mn de voiture en heures creuses), d’un habitat assez diffus pour avoir un beau jardin où faire jouer les enfants et, last but pas du tout least en ces périodes de tension linguistique, c’est la commune francophone la plus proche de Bruxelles [1]. Waterloo, ou l’histoire d’un petit bourg de campagne qui, de part la géographie et l’histoire, est devenu la banlieue riche et chic de Bruxelles. La « Wallifornie [2] » comme l’appelle Nicolas, notre guide de Charleroi.

LION GÉANT. En dix-huit ans, Waterloo a vu croître sa population de plus de 5%, atteignant aujourd’hui les 30 000 habitants. Dans les jardins jouent des enfants belges, français, anglais (car il y aussi beaucoup d’Anglais à Waterloo, et certains petits Français s’en font leurs meilleurs amis). Tous ces minots ont un rapport à l’Histoire un peu spécial. On ne voit pas impunément défiler tous les cinq ans des hordes de gars venus de toute l’Europe habillés en soldats Empire, chevauchant sabre au clair dans les champs de betterave à sucre pour commémorer une bataille remontant à 1815. On n’assiste pas impunément à l’évacuation par hélicoptère d’un pseudo-Napoléon fauché par une crise cardiaque à peine sorti de sa tente d’état-major. On n’est pas indifférent au fait que sur le t-shirt de votre école primaire trône un lion géant, posant une patte sur un globe terrestre et juché sur une butte que la légende dit remplie de cadavres de soldats morts au combat. On ne passe pas impunément des après-midis de week-end en centre-ville quand on est interrompu toutes les demies-heures par des touristes qui vous demandent « le chemin de la butte du lion ? », au point qu’à partir du troisième vous indiquez le chemin inverse, par pur sadisme.

GRAND BAZAR. À Waterloo, la sortie scolaire au champ de bataille tient de la tarte à la crème. Enfant, ce n’est pas le lion en lui-même qui m’avait le plus impressionné, mais bien le panorama géant. La toile représente l’acmé de la bataille, vers 16 h, quand la cavalerie française tente de briser les lignes de Wellington. Peinte grandeur nature, équipée d’un premier plan en décors et mannequins de théâtres en cire, elle date de 1916 et a été réalisée par une équipe de peintres militaires... français. Car si Napoléon a perdu à Waterloo la bataille et son trône (qu’il abdiquera quatre jours plus tard), la France a depuis indéniablement gagné la guerre.

Fin 2010, les Français étaient la première communauté étrangère de Waterloo avec 1 200 âmes, soient 4% de la population, deux fois plus que les Britanniques. Propriété publique belge, le champ de bataille est désormais géré par une société française, Culturespaces [3]. Sur le chemin du Lion, les hauts-lieux de mon enfance sont tombés aux mains des grognards : les supermarchés Sarma et GB (Grand Bazar), rachetés en 2000 par Carrefour, le burger Quick, société belge rachetée par un fonds d’investissement bleu-blanc-rouge. Même ma Caisse d’épargne où je passe faire quelques opérations sur mon vieux livret de banque : vingt ans après, toujours les mêmes trois guichets à gauche en entrant, les mêmes hygiaphones, le même escalier descendant au fond vers les coffres individuels. Mais tout est repeint en vert BNP, on se croirait à Roland-Garros : la banque française a racheté le groupe belge en 2008.

DÉFICIT COMMERCIAL. Cette emprise française est loin d’être aussi tranchée dans le reste du pays : une semaine avant notre départ, le ministère français des Affaires étrangères notait que les parts de marchés en Belgique « déclinent de manière continue depuis dix ans », alors que l’Allemagne et la Hollande progressent. De même, le déficit commercial France-Belgique continue de se creuser, atteignant 8,9 milliards d’euros en 2011, au troisième rang des déficits juste derrière la Chine et l’Allemagne.

Mais à Waterloo, même dans le souvenir, la France a gagné par KO. Au gift-shop du Lion, 99,999% des objets arborent du Napoléon : bonbon Napoléon, fine Napoléon, DVD Napoléon, n’en jetez plus. Un couple de Normands déambule pendant que leurs deux garçons s’extasient devant les sabres Empire en plastique.

-On était en Belgique pour les vacances, le champ de bataille était sur le chemin du retour. Le musée Wellington ? Non, on y va pas... C’est bien ?

-Eh bien c’est-à-dire, euh, je n’en sais rien.

Car en dix-huit ans de Belgique dont seize de Waterloo je ne suis JAMAIS allé au musée Wellington. Un zeste de chauvinisme ? Pas que : le musée est situé à l’extrême opposé de la ville, à 20 minutes en voiture du champ de bataille, en plein dans la rue commerçante où l’on va faire du lèche-vitrines le samedi et après les cours. Pas trop des moments pour aller visiter cette petite maison étroite, à l’allure vieillotte, dont seul le canon d’époque braqué sur la rue laisse à penser qu’il se passe quelque chose d’intéressant, là.

HELLO ABBA. Pour autant, il ne serait pas déontologique pour un journaliste de ne s’intéresser qu’à un côté de l’Histoire. Allons donc au musée Wellington. La caissière m’accueille avec des yeux ronds :

-Tout ce temps à Waterloo et vous n’étiez jamais venu ???

-Ben non, même pas avec l’école, figurez-vous. On allait au Lion...

-Pourtant on fait des tarifs groupés entre le champ de bataille, le Vieux-Caillou [4] et ici. Mais bon c’est pas facile : le Vieux-Caillou c’est géré par la province, le champ c’est une société française, ici c’est une propriété communale mais gérée par une association. C’est compliqué... C’est belge, quoi.

Dans une vitrine face à la caisse, des photos jaunies des illustres visiteurs passés au musée Wellington : toute la famille royale d’Angleterre, des premiers ministres, des rois, des empereurs, et les quatre Abba (qui avaient chanté Waterloo). Je me cale l’audioguide sur l’oreille et grimpe dans les étages.

Dès les premières salles, je suis frappé par le contraste avec le champ de bataille : la vieille auberge, ancien quartier général de Wellington, joue moins sur le registre émotionnel. Elle privilégie le fonctionnement d’un vrai musée : objets et gravures d’époque, expositions thématiques. Plus j’avance, plus je me mords les doigts de n’y avoir été plus tôt. Tout est passionnant : le destin des bataillons belges, dont certains combattaient pour l’Empereur et d’autres pour les rois coalisés ; les différences d’équipements et de stratégie, les Français tirant plus loin et plus précis, mais moins vite, dans une guerre de mouvement face à Wellington qui privilégie la défense avec un feu roulant ; le rôle décisif de la pluie, qui a limité la puissance de l’artillerie française en stoppant les boulets dans la boue... Un panneau insiste sur le courage nécessaire pour attendre d’être à moins de 30 mètres de l’ennemi pour tirer, sans quoi le feu n’était pas efficace.

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Dans les mémoires et les ordres rédigés après la bataille, le fair-play anglais est sidérant : tel officier assure n’avoir jamais vu autant de courage que chez les Dragons français, tel autre (Wellington) ordonne de passer par les armes tout soldat qui serait surpris à dépouiller les morts ou brutaliser les blessés... En redescendant à l’accueil, j’achète une reproduction de l’exemplaire du Times qui annonce la victoire de Waterloo. En haut de la une : les armoiries anglaises et leur devise en français dans le texte, « Dieu et mon droit ». Le journal date du 22 juin, quatre jours à peine après la bataille, délai incroyablement court vu que la dépêche de Wellington date du 19 juin. Le Times l’a mise sous presse deux jours après.

Le journal compte à l’époque quatre pages, dont la une et la der totalement consacrées à des publicités-petites annonces. Waterloo n’est évoqué qu’en bas de la 3, sous l’annonce d’une nouvelle pièce au théâtre royal de Drury-Lane et d’un spectacle de chevaux à l’amphithéâtre d’Astley. Signé de Wellington et du gouvernement de sa Majesté, le communiqué évoque les « Rebelles » français, tout en « ne niant pas, encore une fois, que ceux-ci formaient de bonnes troupes. Mais ils ont rencontré plus fort qu’eux. » Le soir tombe quand je ressors du musée. Il neige et brume toujours sur Waterloo. La plus célèbre défaite française, évènement fondateur de la future Belgique, aura bientôt 200 ans.

PROCHAIN ÉPISODE LE 1ER AVRIL : Polders, conteneurs, nucléaire et moulin à vent à Doel

Notes

[1] La capitale belge, où l’administration fonctionne en français et en flamand, est ceinturée de communes néerlandophones.

[2] Contraction de Wallonie et Californie.

[3] Entreprise qui gère également les Baux de Provence et le théâtre antique d’Orange.

[4] Dernier quartier général de Napoléon.


 

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