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Albert Londres
Turquie
 
 

À la recherche de la Tofach perdue

Ils sont allés photographier des intérieurs de voiture. Ça ne s’est pas passé comme prévu.

 

À combien gigote ce compteur ? J’ai bien lu 170 ?? Sont-ce des kilomètres-heure ? Patrick s’est assoupi sur le siège à côté, et même en prenant en compte sa fatigue du voyage, cela m’impressionne. Moi, en tout jeune père qui veut assurer pour sa famille, je rassemble mes genoux, prêt à me blottir en position « crash d’avion » si la voiture de devant, 50 cm devant, décidait de freiner. À la vitesse où on file, je devrais avoir royalement un quart de seconde pour ne pas être transformé en compression de César. Nous voici à Istanbul, la ville tellement embouteillée [1] que, quand ça roule, conducteurs, chauffeurs et taxis décident de rejouer Gran Turismo IV.

TROISIÈME PONT Depuis trois jours, on arpente la capitale en tous sens. Le centre historique, le quartier européen autour de Galata, les banlieues à l’est du Bosphore où les grattes-ciels poussent comme des champignons, avec écoles, centres commerciaux au pieds des tours, « et où l’on peut se garer facilement ». Istanbul est une des villes où l’étalement urbain est le plus important au monde. Le déplacement en voiture est donc crucial. Mais malgré la construction d’un troisième pont sur le Bosphore, la circulation ne va pas s’améliorer. « Ce n’est pas ça qui va élargir les vieilles rues du centre-ville », pointent tous les Stambouliotes avec qui nous avons abordé la question. Non ce qui agite la ville, du moins sa partie européenne, ce sont les suites des manifestations qui commémorent les un an des émeutes place Taksim [2]

LOOPING DE MITRAILLETTE On est arrivé une semaine après le « gas festival », week-end de commémoration où la police a bouclé toute la ville et noyé Taksim sous les lacrymogènes. Quand on déambule dans le quartier européen, chaque lieu de rassemblement potentiel est surveillé par une demi-douzaine de fourgons de police, avec canon à eau, transport de troupes blindé, et dans chaque équipe un jeune nerveux qui tient son pistolet-mitrailleur Heckler & Koch d’une main, pointé vers le ciel, voire lui fait carrément faire des loopings avec sa bandoulière. À chaque manif qui dépasse la dizaine de personnes, les journalistes ont leur masque à gaz prêt à dégainer, accroché à la ceinture. Mais l’AKP tient bon, grâce aux campagnes et, dans les villes, aux quartiers pauvres très pieux et aux « classes moyennes » [3] La suite le prouvera avec l’élection triomphale d’Erdogan à la présidence de la République.

WOMAN POWER. Mais pour le moment, la ville est calme. Cela nous permet d’honorer notre rendez-vous avec Ahu Serter, PDG de Farplas Group, énorme groupe multinational fondé en Turquie, qui fournit des pièces d’intérieurs de voitures à tous les grands constructeurs mondiaux. Contactée via l’association de business women turque Kagider, Ahu Serter est un cas à part et exemplaire dans l’automobile : une femme PDG qui emploie 50% de femmes à tous les échelons de son entreprise.

Après ce tournage vidéo où tout s’est excellemment bien passé, nous sommes de retour dowtown pour partir à la chasse aux intérieurs de voiture. C’est notre premier exercice du genre, Patrick et moi. Malgré les mises en garde de nos prédécesseurs au Maroc et en Turquie, nous n’en démordions pas : la partie difficile, ce serait la vidéo, la partie facile les intérieurs de voitures. D’autant plus en Turquie, pays exubérant et voiturophile. Erreur...

MARIACHI À peine revenus à la station de ferry Kadikoy, nous décidons de tenter notre chance autour des dolmus [4] L’un d’entre eux, avec une ribambelle de squelettes en mariachi mexicains sur le tableau de bord, a attiré notre regard le matin avant notre départ. Photos du Maroc sur son smartphone, Patrick essaie d’expliquer aux chauffeurs qui attendent notre travail et qui nous cherchons. À demi-mots d’anglais, on comprend que le gars est effectivement de service aujourd’hui, et devrait repasser à ce terminus d’ici trois quarts d’heure. On se poste à une terrasse de café et on attend. Une heure. Le gars n’est toujours pas là.

Devant nous il y a un autre dolmus, complètement américanisé, superbe. Mais pas de chauffeur dedans. Soudain un gars s’approche, ouvre la porte et fait monter une passagère à l’arrière. Je bondis sur lui, essaie de lui expliquer en anglais ce que nous voulons, il ne comprend pas, fait mine qu’il est pressé, démarre en trombe. Au même moment, el mariachi vient de nous passer sous le nez, sans s’arrêter. Essaie-t-on de lui courir après ? Dans les bouchons stambouliotes, ce serait jouable. Mais il a quasiment le plein de passagers, comment leur demander si on peut les mettre en retard sans parler le turc ? Le soir même, on prend la décision qui va faire basculer notre reportage : demander de l’aide à Ümit.

SAINT-GRAAL Avec sa copine Virginia, Ümit est notre logeur. Pour ceux qui écoutaient MTV dans les années 1990, Ümit est le sosie de Jim Martin, guitariste de Faith No More, mais étudiant et souriant. Spontanément, il nous avait proposé de nous donner un coup de main pour trouver des intérieurs de voitures. Spontanément, on avait refusé. Ce soir là, on lui dit qu’en fait, s’il a un peu de temps, ce serait avec plaisir. Et le lendemain, le miracle survient dès le début de la chasse. On sort du restaurant où l’on a déjeuné. On avise une citadine avec un petit bébé en plastique dans un pot de dentelles accroché au rétro. Ni une, ni deux, Ümit dégote le conducteur, qui s’avère être un serveur du restaurant, et négocie avec le chef de salle un quart d’heure pour prendre la photo. On continue notre déambulation, coup sur coup, on trouve quatre voitures, toutes plus belles les unes que les autres. En remontant du Bosphore vers Galatasaray, on traverse un quartier en démolition. Juste à sa lisière, j’aperçois le Saint-Graal, ce que j’étais venu chercher sans oser y croire : une Tofaş [5]

Avant de décrire la bête, un mot sur ce qu’est une Tofaş : c’est une voiture construite en Turquie sous licence de Fiat. Le modèle 131, notamment sa version 1980 tellement typique avec son allure anguleuse, a été vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le pays. C’est une voiture robuste, qu’on peut facilement bidouiller et réparer soi-même, et qui fait en Turquie l’objet d’un véritable culte au point que chaque ville a un ou plusieurs clubs Tofaş qui organisent des courses, des rassemblements (où l’on fait fumer les pneus et des dérapages contrôlés). Autant dire que pour moi une Tofaş décorée de l’intérieur, c’était Noël et Saint-Nicolas le même jour.

Et celle-là !!! Gris mat, mangée par la rouille, mais avec le bouchon du réservoir chromé, une tête de mort sur le pommeau de vitesse ET un CROCODILE, LEGO, en plastique, vert, sur la lunette avant. Le tout à une marche arrière d’un superbe décor de maisons abandonnées en ruines. Ümit part en chasse, on reste devant la voiture au cas où le gars arriverait. On ronge notre frein. Au bout d’un quart d’heure Ümit resurgit d’une rue borgne suivi par... le ciel est avec nous.

Le type mesure 1m90 au bas mot, costume noir, pompes en croco (tiens tiens), chemise blanche ouverte sur poitrail velu et chaîne en or qui brille, visage rond et mal rasé. Au début, il dit que ce n’est pas sa voiture mais celle d’un ami qu’il connaît. Puis en fait c’est la sienne, mais il ne veut pas qu’on le photographie. On insiste, rien à faire. Il nous serre la main, on s’en va. Ümit nous dit que c’est peut-être pas plus mal : « Quand j’ai trouvé le type, il était devant un bar à hôtesses, il avait l’air d’être le patron ».

MAZDA SPORT On se rattrapera deux jours plus tard à Ataturk Oto Sanayi, la station de métro d’un gigantesque complexe de garages auto indépendants (une petite visite sur ce Google map pour vous faire une idée). Là on trouvera une Tofaş avec un tableau de miro peint sur l’intérieur de la portière passager (véhicule monté en réparation le temps qu’on trouve son proprio) et une Mazda sport à tête de mort (dont le proprio ne voudra pas être photographié, il « n’assume pas » encore sa nouvelle voiture). Ümit est catégorique : « Il doit avoir quelque chose à cacher. À Istanbul, tout le monde a quelque chose à cacher. » C’est à Oto Sanayi que j’aperçois la dernière femme au volant de notre semaine turque : et de six.

Exposition Conduites intérieures, du 7 au 28 novembre 2014 à la galerie La Esquina, 83 boulevard Longchamp, Marseille 1er

Reportage coproduit avec la Villa Méditerranée, à retrouver en intégralité sur le site Plus Loin que l’Horizon

Notes

[1] Deuxième en Europe et dans le monde, juste après Moscou, avec 62 % de niveau moyen de congestion, chiffre en hausse constante, et des pics le soir à 130 %. Le pourcentage exprime la différence entre un temps de trajet en période fluide et le temps en phase de bouchon, sur la même distance.

[2] Des rassemblements visant à protester contre la transformation en centre commercial d’un des rares parcs de la ville avaient tourné au mouvement anti-Erdogan et anti-AKP, brutalement réprimé par la police.

[3] Même si pour toutes les personnes que nous avons rencontré il n’existe pas de classe moyenne en Turquie. Tu es riche ou très pauvre, il n’y a pas d’entre deux.

[4] Taxis partagés suivant des itinéraires préétablis. Le plus souvent, ce sont de petits vans ou camionnettes.

[5] Prononcez « tofach ».


 

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