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Albert Londres
Histoires naturelles
 
 

5-Tu l’as vu, le loup ?

Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun. Welcome to the Route nationale 66 ! Au volant de leur fidèle destrier Ka, Albertine II et Albert 66 ont retourné l’asphalte et fouillé les forêts pour vous ramener un road trip en terre française avec du suspens, de l’amitié, de la bagarre et des concerts de Michèle Torr. [Cliquez sur le player à gauche de l’écran pour déclencher la bande originale de l’article.]

 

Jambes en coton. Cou en compote. Encore un matin. Dans le lit d’en face, la lutte semble aussi engagée. « Greg, t’es réveillé ? » Ah tiens, Tom Waits est désormais domicilié dans ma gorge… Réveil rouillé à Saint-Amarin. La soirée catch de la veille semble avoir fait quelques dégâts sur notre condition physique à nous aussi. A moins que ce ne soit les quatre jours de trip sans relâche sur la 66, la choucroute, les camions qui dansent, la pizza à la grenouille, le casino, l’usine et encore l’usine, le vin aussi, d’accord… Bref, c’est dimanche, et sous vos applaudissements, on s’offre une pause café XXL dans le troquet voisin de l’hôtel. Il était temps : depuis notre arrivée, je n’ai toujours pas pu me plonger dans la lecture de la presse locale, rituel pourtant quasi-obligatoire du journaliste qui s’invite ailleurs. De ce côté-ci de la RN66, la production locale s’appelle notamment L’Alsace. L’édition Thur et Doller traîne sur la table. Quelques gouttes d’arabica et je suis apte à la lecture.

En Une, « Ces cloches qui réveillent à l’aube. La sonnerie de l’angelus entre 5h30 et 8h selon les communes alsaciennes suscitent régulièrement des querelles de clocher.  » Les habitants de certains villages, privés de grasse mat’ par des ding et dong ancestraux, militent pour un décalage d’horaires. A Husseren-Wesserling, le coupable, c’est le sanglier qui a soigneusement labouré une pelouse la nuit dernière. Ailleurs, on fait plutôt dans le cancan, avec cet article magique sur la visite dans la région d’Alain Baraton, dont voici la reproduction fidèle :

« Encore une confidence du jardinier Alain Baraton. Celui-ci avait particulièrement apprécié la compagnie de Madame le sous-préfet de Mulhouse, l’an dernier lors de l’inauguration des Journées d’octobre. Il faut rappeler que cette dernière, fraîchement nommée à Mulhouse, avait marqué les esprits en dansant quelques pas de valse sur la scène alsacienne avec le maire Jean Rottner. Récemment, Madame le sous-préfet avait confié avoir adoré la lecture du roman d’Alain Baraton, Vice et Versailles, qui évoque les intrigues, crimes et autres trahisons au palais du Roi Soleil.
Mardi soir, lors de cette fameuse soirée des partenaires, ils se sont retrouvés à plusieurs reprises sous le même parapluie, fumant des cigarettes. Mais l’histoire entre ces deux-là ne s’arrête pas là. Elle se poursuit via les ondes radio de France Inter, puisqu’hier matin, à la fin de sa chronique La main verte dans le 7/9 du week end, vers 7h30, après avoir vanté « une balade exceptionnelle » et « un flipper à tomber à la renverse » à Folie’Flore, il a conclu par : « Et j’en profite pour embrasser la sous-préfète. »
 »

On ne peut pas espérer plus délicieux réveil. Ka est en place, il est temps de dire au revoir à Saint-Amarin.

Direction Rupt. Nous avons rendez-vous avec Michel Rémy, une connaissance de notre logeur Eric, qui doit nous faire découvrir une spécialité locale plus confidentielle : le ski à roulettes. Spécialité locale, enfin du moins, c’est ce que l’on croyait... En réalité, ce sport se pratique un peu partout, surtout dans les régions de ski traditionnel. Il permet aux futurs compétiteurs de ski de fond, de biathlon ou de saut à ski de parfaite leur préparation physique hors saison, en attendant la neige. Michel Rémy, lui, est ainsi président du club de ski nordique de la vallée du Thillot, qui compte une centaine de membres. Sans être une spécialité locale, les Vosgiens se défendent plutôt bien dans la discipline, faisant même quelques podiums en coupe du monde ces dernières années. C’est donc un professeur de choix qui nous attend, matos dans le coffre de la voiture, pour une première leçon.

Le départ des hostilités est donné à l’entrée de cette fameuse voie verte dont on nous parle depuis notre arrivée, celle-là même qui passe sous les fenêtres de notre gîte. Ce chemin de 54 kilomètres a été aménagée en 2007 sur une ancienne voie ferrée longeant la RN66. Certes, désormais, il n’y a plus de train pour desservir la vallée, ce qui ajoute quelques cars aux nombreux camions qui sillonnent déjà la 66. Mais sur la voie verte, l’embouteillage est plus sympathique : marcheurs, cyclistes et autres skieurs à roulettes s’y régalent tous les week end et en saison, les vacanciers s’y précipitent. Greg et moi choisissons d’y aller plus lentement, presque à reculons.
Petite parenthèse sur mon rapport à l’activité physique en général et impressions sur le sport : le quoi ? Voilà.
Des genres de baskets, deux petites barres de fer, une roulette à l’avant, l’autre à l’arrière. Des bâtons façon ski. Prêts ?
«  -Michel, et pour freiner, on fait comment ?
-Il faut faire comme un chasse neige... Mais ça ne marche pas toujours très bien...
 »
Greg a déjà son appareil vissé à l’œil pour ne pas rater ma première chute, qui de toute évidence, ne tardera pas. Bon, ben feu, partez, alors !

Entre deux saltos arrière, j’apprends tout de même que Michel est également agent à l’Office Nationale des forêts (ONF). Plus précisément, il officie comme technico-commercial bois, c’est-à-dire qu’il s’occupe de la vente du bois sur l’une des parcelles locales appartenant à l’ONF. Le canton du Thillot, c’est en effet 8 500 hectares de forêt publique et environ 75 000 m3 de bois coupé chaque année. Une activité capitale pour la vallée, qui compte trois scieries : à Bussang, à Saint-Maurice et à Ranspach. « Et ça, ce n’est pas délocalisable », relève Michel. La vallée produit surtout des résineux, sapin et epicea, mais aussi du bouleau et du frêne chêne. A l’inverse, si la forêt se donne, des zones biologiques intégrales devraient être créées prochainement pour protéger certaines espèces, comme le coq de bruyère, qui vit sur les sommets.

Très bien, parlons bébêtes, alors, mais à poils et à dents. En la matière, les Vosges ont des histoires à raconter. A la fin des années 70 et jusque dans les années 90, la légende de la bête des Vosges a fait couler autant d’encre que de sang de moutons. Plus récemment, en 2011, une série d’attaques sur des troupeaux de la Bresse et de Bussang, à deux pas de la route nationale, laisse penser que le loup est de retour, après plus de 70 ans d’absence. Alors, Michel, tu l’as vu, le loup ? « Au niveau de l’ONF, ça fait dix ans qu’on dit qu’il va arriver ! Il était déjà dans le Jura, c’était couru. En fait, la meute envoie un précurseur pour voir s’il y a des territoires à coloniser. Le précurseur n’est pas organisé : il tue pour jouer, d’où les incidents de 2011. Ensuite, quand ils sont plusieurs, il y a une louve qui dirige et ils ne tuent que pour manger. C’est ce qu’on voit aujourd’hui, des bêtes mangées.  » Pour prévenir les attaques, le conseil général a mis en place des actions pour placer des gardiens de troupeau et les éleveurs sont indemnisés. D’accord, mais tu l’as vu, le loup ? « Moi, je n’ai vu ni en vrai, ni des traces. Mais on sait qu’il est là. Sauf qu’il tellement craintif que l’on peut se balader tranquille ! » A ses côtés pour égayer vos balades, il y a aussi le sanglier (confere le jardin labouré de Husseren-Wesserling), le lynx qui, pour l’anecdote, roule la peau de ses victimes dont il ne mange que les bons morceaux. Forcément, dans l’une des vallées de montagne les plus peuplés d’Europe, la cohabitation n’est pas toujours simple le long de la nationale et les réunions avec l’ONF s’animent souvent, Michel le reconnaît. « On est tantôt taxés de productivistes parce que l’on s’occupe de l’exploitation du bois, tantôt d’écolos. Ça dépend qui on a en face. C’est compliqué de trouver un équilibre. Sur ce point, la route 66 se cherche encore.  » Le vert ou le gris ? Le train ou la voie verte ? Le bois ou les bois ? Le Loup ou l’agneau ? En déchaussant mes skis après quelques (kilo)mètres d’efforts, j’ai vainement tourné autour de l’équation, pour la forme. Michel Rémy, lui, y travaille au quotidien, heureusement pour les Vosges.

Il est encore tôt et le ciel n’est pas si moche. Tout ce vert mérite tout de même un coup d’asphalte. Ka met le cap sur le col de Bussang, avec dans le viseur un snack coincé dans une anse, repéré quelques jours auparavant, au design tellement 66 que Greg veut absolument le mettre en boîte. Quelques tours de roues plus tard, la grande verrière qui abrite les tables est en vue. Les grandes vitres de plexi sont accolés à un camion-cuisine, posté en plein col sur un terre plein suffisamment grand pour accueillir camions et cars. Poussé la porte, c’est d’abord l’odeur de friture qui fait l’accueil. Pas pour très longtemps : derrière son comptoir, le patron nous salue. Bien sûr qu’on peut faire des photos. Bien sûr qu’on peut lui demander son nom, c’est Christian, Christian Leduc. Pourquoi et comment il s’est installé ici ? Il sourit. « J’étais forain et un dimanche, j’étais en balade ici, avec ma femme. A une époque, y avait déjà eu un snack ici. Là, y avait plus rien. Alors on s’est installés comme ça, sans autorisation. J’ai toujours fonctionné comme ça, du jour au lendemain. J’aime changer. Pas de femme, mais de boulot !  » Agnès, son épouse, fait son entrée derrière le comptoir, en tablier blanc. « Trois semaines après notre arrivée, la police est venue. Ils m’ont demandé si j’avais une autorisation. J’ai dit non. Ils voulaient me virer mais entre temps, je suis allé voir le maire. Ça a été limite, on allait repartir quand trois semaine plus tard, l’autorisation est venue. Et voilà.  » C’était il y a seize ans.

Depuis, le snack est ouvert tous les jours, sans relâche. « Parce qu’on a toujours fait comme ça », sourit Christian. Chez eux passent des routiers, mais aussi des habitués. Le couple de la table voisine vient ici régulièrement. Tout comme les deux trentenaires en tenue officielle qui viennent tout juste de faire leur entrée sous la verrière du snack. Pascal et Régis font partie des brigades vertes. Pour eux, c’est la pause repas entre deux missions. Lesquelles ? « On est un genre de police municipale, explique Régis. Beaucoup de communes de la vallée n’en ont pas, on joue donc plusieurs rôles. Sur ce site, par exemple, il y a souvent des dépôts sauvages d’ordures ou de pneus. Normalement, la règle, dans la vallée, c’est que les gens achètent des sacs spécifiques pour les poubelles. Comme ils ont un nombre de sacs déterminés, on trouve beaucoup d’ordures sauvages...  » Un peu de gestion des bouchons sur la route 66, un peu de radar pour les chauffards et surtout, un volet « nature » plus singulier. « Parfois, on nous appelle pour dégager un sanglier mort de la route, poursuit Pascal. On a aussi des castors pas loin. Et en mars, plus haut, il y a des filets pour les grenouilles et les crapauds : ils tombent dans des seaux et nous, on doit les faire traverser. Tout ça fait que le temps passe vite !  »

D’ailleurs, pas le temps de discuter plus avant, l’équipe est attendu dans un village voisin pour fermer un cercueil. « On sert aussi d’agent assermenté pour toute la vallée, explique Régis. Et pour les cercueils, c’est obligatoire. » Le Range Rover repart, Greg tire encore quelques portraits et le thé chaud a fait son petit effet. Ka s’impatiente, il est temps de rentrer. Postée sur le terre-plein, face à la route, je révise la leçon de Michel Rémy, tentant de repérer les acacias, les frênes et les bouleaux. J’ai révisé comme ça un moment, mais je n’ai pas vu le loup. Dommage, on va pouvoir dormir tranquille.

Prochain épisode : la course

PHOTOS et VIDEO : Grégoire Bernardi
DESSIN : Yann Valeani


 

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