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Albert Londres
En lutte à l’usine
 
 

Rouiller des mécaniques

A l’occasion de l’exposition photo à la Carrosserie (Marseille 6e), Albert vous présente en intégrale les six épisodes plus un hors-série de la Route (nationale) 66.
Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun.

 

La panique. Des gens courent dans tous les sens, leur pot de terre à la main. C’est moi qu’ils cherchent. Pour une raison que j’ignore, je suis préposée à la garde des plantes d’intérieur en prévision de la grande et imminente Apocalypse. Ce qui m’inquiète un peu, car je n’ai pas vraiment la main verte... C’est sur ce constat d’échec botanique que j’ai décidé unilatéralement de mettre un terme à ce rêve aberrant pour m’intéresser au matin qui pointe sur Rupt-sur-Moselle. Et à l’odeur du café, que Greg fait filtrer dans la cuisine.

Les Vosges, terre de contrastes. Après le concert de Michèle Torr et les machines à sous du casino de Bussang (confere épisode 2), nous avons rendez-vous, ce jour-là, avec les salariés de TRW, une usine de Ramonchamp, filiale d’un géant mondial de l’équipement automobile.
Repérés lors de nos brèves recherches précédant le départ, on les avait appelés pour se présenter. Lionel Pavot, l’élu CGT, avait bien tenté de négocier un maillot de Valbuena pour le dérangement, sans succès. Bref, les Marseillais étaient attendus à l’usine. Moi aussi, d’une certaine façon, je les attendais. Les salariés en lutte, j’en avais un peu fait ma marotte quand j’officiais en presse news, dans la préhistoire professionnelle de ma vie. Sauf que cette lutte-là se jouait sous un ciel tellement gris et bas que je me demandais si j’allais la reconnaître. Verdict dans quelques kilomètres, le temps pour Ka de redescendre sur une poignée de kilomètres la route 66, même sens que la veille, d’emprunter quelques virages finissant en pleine pampa industrielle et de finir sa course face à des grilles blanches. « Bienvenue à / Welcome to / Willkommen bei TRW L&S Ramonchamp », annonce le panneau. Juste à côté, accroché aux barreaux, un pendu de plastique en tenue de travail.

Lionel Pavot, le délégué CGT, vient nous chercher sur le parking. Je ne remarque pas tout de suite sa boucle d’oreille à l’effigie du Che, trop occupée à mettre un nom sur l’acteur britannique dont il est le sosie. TrainspottingThe Full Monty… Bref, on engage la discussion sur l’historique du site. « Début des travaux, 1965. Premier marteau que je suis venu piquer sur le chantier, 1966 ! Et l’usine a ouvert en 1967. » Aujourd’hui, ils sont 312 salariés préposés à la fabrication d’éléments de suspension et de direction pour les voitures. Sauf que le 23 juillet, l’usine a été placée en redressement judiciaire. Depuis, c’est la lutte pour sauver les meubles, mais on va tout nous expliquer.

Le rêve et le cauchemar américains
C’est en poussant la porte du local du CE que j’ai eu la révélation : Lionel Pavot est la copie carbone de l’acteur Robert Carlyle ! Est-ce que je lui dis ? Pas le temps, une dizaine de mains exclusivement masculines se présentent à nous. Interrogatoire : qu’est-ce que des Marseillais viennent foutre dans les Vosges ? On raconte un peu, la route 66, le casino, le concert de Michèle… Oui, parfaitement, Michèle Torr, arrêtez de vous marrer ! Didier Richard, l’un des camarades syndiqués, reprend son souffle pour exhiber son mollet. « Vous reconnaissez ? C’est la croix camarguaise ! » Ritchie le Camarguais, comme on l’appelle ici, a beau avoir la Lorraine chevillée à l’ADN, il campe depuis des dizaines d’étés à Salin-de-Giraud, haut lieu camarguais dont il est tombé amoureux. « D’ailleurs, le projet c’est de créer des chambres d’hôtes là-bas un jour...  » La bande ironise, le café arrive et avec lui, les choses sérieuses.

« Ça a commencé dans les années 2000, entame Lionel Pavot. Le chiffre d’affaires diminuait et on n’avait plus de nouveaux marchés. Les plus gros partaient dans l’usine sœur du groupe, à Dacice [République Tchèque]. » La suite, les carnets de commande qui se vident, le chômage partiel, la crise… En juin, la direction mondiale de TRW Automobile Holdings Corp, basée dans le Michigan, annonce le game over. Elle réclame au site de Ramonchamp le remboursement d’une ardoise de 28 millions d’euros. Il n’y a pourtant pas urgence pour le groupe : en 2011, ses bénéfices s’élèvent encore à 1,4 milliard de dollars. Sauf que la maison-mère n’a aucune obligation d’aider son petit : depuis trois ans, TRW Ramonchamp, certes partie intégrante de la holding, est une société juridiquement autonome, d’où le redressement judiciaire. Olivier Sonet, élu au CE, est amer : « Quand vous avez pressé le citron, vous jetez l’épluchure : on vous met des productions jugées pas rentables, du coup le chiffre d’affaires baisse d’années en années et au final, on dépose le bilan. Juridiquement, ça justifie de pouvoir fermer une filiale sans avoir à rendre de comptes. »

Grèves, blocage de la 66, virée à Düsseldorf (Allemagne), siège européen du groupe… Les TRW s’accrochent. Face à la direction du groupe qui plaide la crise, ils trouvent un allié de poids : le procureur de la République d’Epinal, qui en septembre, lors d’une audience d’étape, menace le groupe d’étendre le redressement judiciaire à l’ensemble de la holding France s’il ne négociait pas à Ramonchamp. Du coup, les discussions reprennent. « On veut au moins que le groupe nous suive pendant trois ans, le temps que l’on recherche une autre activité. » Ne rien lâcher. Maintenir le moral des troupes, sous pression avec le chômage technique qui s’aggrave. Dans l’atelier de l’usine que l’on part visiter, la moitié des chaînes de montage sont à l’arrêt. Entre deux lignes, on interroge Ritchie le Camarguais. « La suite de l’histoire ? Pffff… Ce serait le plein emploi, je resterais ici… Au départ, les chambres d’hôtes, c’était humoristique. Mais ma compagne est actuellement sans emploi. Si je perds le mien, plus rien ne me retient ici. Mais d’abord, la lutte. » Ne rien lâcher, donc. Sinon ? Il suffit de regarder par les fenêtres. Dans la voie qui mène à TRW, la plupart des rideaux sont baissés : Curien, 120 personnes, fermée l’an dernier. Martival, 50 personnes, fermée il y a deux ans. Plus loin, il y a Jedo, 20 salariés… Et plus loin encore, à Rupt-sur-Moselle, il y a Cimest, 100 salariés enlisés dans un sursis de plus en plus précaire. Lionel Pavot propose de nous présenter leurs représentants syndicaux. On reprend la 66 à rebours, direction Rupt.

Cimest, morne plaine.
La spécialité chez Cimest, c’est encore l’automobile, mais version plastique, ceux des boîtiers ventilateurs, par exemple. Même secteur, même punition. Chômage partiel depuis sept ans, aucun nouveau marché attribué au site et en septembre, c’est le redressement judiciaire. Les pertes s’élèvent à 1,2 million d’euros, les bénéfices du groupe propriétaire, le français Plastivaloire, à 4,5 millions d’euros en 2011. Filiale à 100% depuis cinq ans, les Cimest risquent aussi de se retrouver sur le carreau avec le minimum légal. L’enjeu ici, améliorer l’enveloppe de départ et pour cela, choisir la bonne stratégie. C’était justement le sujet de l’assemblée générale qui vient de se terminer lorsqu’on débarque. Sur le parking de l’usine, un petit groupe de fumeurs refait le match. Mines éteintes, mains dans les poches. « Voilà Jésus », plaisante Lionel Pavot. De fait, Thierry Bardin, délégué syndical CGT, a le cheveu bouclé et fort long. Ses yeux sourient toujours derrière ses lunettes rondes, mais quelque chose semble ne plus y être. Tout à l’heure, la grande majorité des salariés a refusé sa méthode choc du blocage d’usine, préférant fixer un ultimatum à la direction jusqu’à la fin de la semaine. « C’est difficile de mobiliser les troupes dans les Vosges, concède-t-il. Ici, il y a une mentalité très paternaliste des patrons, qui dans le temps géraient les œuvres sociales, les écoles. Ça joue. Ici, on n’affronte pas le père… » La liquidation doit être prononcée fin novembre. « Après, on ne pourra plus rien faire. En un an, ils ont foutu en l’air trente ans de vie locale. Ici, ce sera une friche industrielle. » Alors, puisqu’il faut attendre la fin de la semaine, Thierry Bardin attend. Dans ses mains, un boitier de cigarettes à l’effigie de Marylin Monroe. Il faut bien rêver quelque part.

Nous repartons de Cimest l’esprit lourd, sous un ciel si bas qu’il ne peut que tomber. Le ronron de Ka occupe seul l’espace. Manif intérieure dans ma tête : en tête de cortège, les TRW et les Cimest. Derrière eux, les Fralib de Gémenos, plus loin les Nestlé de Marseille, derrière eux les Lustucru d’Arles, derrière eux d’autres que mon cerveau de journaliste a compressés, faute de place. Et toujours, cette même petite culpabilité, la honte de pouvoir aller et venir dans leur histoire quand eux y sont consignés, sans issue. Sentiments égoïstes, inutiles. Mais alors, qu’est-ce qu’il faudrait qu’on fasse ? « On n’a qu’à aller jusqu’à Remiremont, suggère Greg, en mode miné lui aussi. Comme ça, on aura vu le bout de la route. » A ce moment-là, ça me paraît être la réponse la plus juste.

Sweet Home Bussang
Direction le grand nord. La RN66 prend des airs de highways et du coup, prend un nom d’artiste : la E 512. L’ambiance béton doublée d’un moral de plomb ont sûrement contribué à sceller notre regard sur Remiremont, 8527 habitants. Rien à dire. Quelques photos témoins, quelques tours de Ka pour trouver l’inspiration, en vain, et puis s’en va.

Il est grand temps de réchauffer l’atmosphère. Impossible de compter sur la météo pour cela. Greg et moi décidons de tirer l’une de nos cartouches de détresse, repérée la veille sur notre trajet vers Michèle. Machine arrière, cap sur le col de Bussang, objectif : le très alléchant Moto-Hôtel. Depuis la route, une solide bâtisse couleurs locales, parfaitement isolée au bas d’un chemin. En s’approchant, on repère un tunnel de béton, en fond de jardin. Je lirai plus tard qu’il s’agit du plus vieux tunnel d’Europe, bâti en 1846. Dynamité pendant la guerre, le tunnel est aujourd’hui fermé et sert de refuge aux chauves-souris. Ka est garée juste à côté de l’emplacement réservé aux motos. La pluie nous fait courir, pourvu qu’ils aient du thé. C’est quand on a aperçu la moto de rotin grandeur nature posée dans l’entrée de l’hôtel que Greg et moi avons pris nos premières couleurs du jour. Deux pas plus loin, on a pris des milliers de kilomètres : un juke box, une collection de casquettes de bikers, des plaques d’immatriculation, des photos de motos sur les murs restés vierges… Et une paire de sabots de bois gravés « route 66 ». « C’est la touche hollandaise », explique Ida, la patronne. Le thé est servi, la salle de restaurant est vide, vous nous racontez ?

On a écouté la playlist 66 de Mark un moment. Route 66, If I had a Hammer, Pistol Slapper Blues... Et soudain, Sweet Home Alabama, « l’hymne officiel de la Route 66 française », rigole Mark. Penser à en parler à Ritchie le Camarguais, ça ferait une excellente bande son pour sa future chambre d’hôtes.

PHOTOS : Grégoire Bernardi
DESSINS : Yann Valeani

PROCHAIN ÉPISODE : CATCH-CATCH PARTY À SAINT-AMARIN

Épilogue :
Depuis notre passage dans les Vosges, l’histoire a continué pour les TRW et les Cimest. Les premiers négocient toujours avec les patrons américains et il y a « de réelles avancées », assure Lionel Pavot. Un accord pourrait être trouvé avant la fin de l’année. Pour les Cimest, le tableau est plus sombre : sans surprise, le tribunal a prononcé la liquidation judiciaire le 22 novembre. Peu après notre départ, les salariés s’étaient mis en grève totale. Après huit jours, un compromis a pu être trouvé avec la direction. Au total, le groupe mettra 3 millions d’euros sur la table. Les lettres de licenciement sont attendus cette semaine.


 

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