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Albert Londres
Celle qui partout est populaire
   Albert X   le 22/05/2015
 
 

« Sur la Canebière, il n’y a que des gens qui sont de la fête »

 

Le 16 mai 1932, un incendie ravage le paquebot Georges Philippar, qui finit dans les eaux du golfe d’Aden. Parmi les 90 victimes, le grand reporter Albert Londres, qui rentrait de Chine avec des révélations « explosives ». Une mort tellement improbable qu’elle a nourri bien des histoires fantasmagoriques. Bref, Albert Londres est mort, on en a fait un prix pour journaliste méritant, vive Albert Londres.
Albert - le nôtre - a la reconnaissance du ventre. Nous avons donc décidé de rendre hommage au maître toute la semaine, en revisitant son grand reportage réalisé à Marseille en 1927. Pas question d’écrire (on est pas fous, hein), c’est donc en image que la déambulation se fera.

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« Ce n’est pas du tout ce que vous croyez.
La Canebière ne donne rien en photographie.

On la met sur carte postale, c’est entendu, et puis après ?
Cela n’a rien appris à personne de voir la Canebière sur carte postale. Le mieux que pourrait en faire un peintre ne serait qu’un tableau qui n’en vaudrait peut-être pas un autre.
C’est comme si l’on peignait une cour d’assises avec son prévenu, ses juges, ses avocats. Cela ne traduirait pas les passions que soulève une cause populaire.
La Canebière a peut-être huit ou neuf maisons. Cependant elle est comme toutes les rues, elle a deux côtés, ce qui peut lui faire seize ou dix-huit maisons.
Elle ne donne même pas sur le large de la mer, mais sur le vieux port, si vieux, en effet, qu’il n’est plus qu’un beau mort.
Il y a des hommes et des femmes qui sont assis aux terrasses des cafés, d’autres qui vont et viennent. Des automobiles sur le modèle de toutes les autres automobiles, et des chiens qui ne sont même pas des tigres. Seulement…
Les gens de la Canebière ne ressemblent pas aux promeneurs et aux buveurs des avenues, cours, boulevards et mails des autres chères villes de la chère vieille petite France.
Vous avez remarqué que, lors de certaines fêtes, à l’occasion de courses d’animaux, par exemple, on voit nettement deux sortes d’individus dans les rues : ceux qui portent un carton pendu à la boutonnière et ceux qui n’ont rien à la boutonnière. Les uns sont de la fête, les autres n’en sont pas. Et cela fait deux humanités très différentes.
Sur la Canebière, il n’y a que des gens qui sont de la fête.
Ils ne portent pas de petits cartons, mais ce n’est là qu’un détail.
En tout cas, presque tous y auraient droit.
S’ils portaient des cartons, ces cartons seraient de deux couleurs : verts et noirs.
Le carton vert désignerait ceux qui embarquent, le carton noir ceux qui débarquent.
Ce serait un défilé non pareil. On y lirait dessus les noms de tout le planisphère terrestre. Je ne vois pas quel autre spectacle serait plus magnifique.
Ce spectacle est celui de la Canebière. »

« J’ai ouï dire que le problème de la circulation empêchait souvent de dormir M. le préfet de police de Paris. C’est un souci qui n’empêche pas les autorités marseillaises de ronfler : Elles ont peut-être raison. Pour la ville, c’est une curiosité. Cela doit attirer des visiteurs. On peut, en effet, se déranger pour voir une chose pareille ! Ni droite, ni gauche. Permission d’enjamber les refuges, d’entamer les trottoirs. La circulation à Marseille est régie par une loi unique : « Toute voiture doit, par tous les moyens, dépasser la voiture qui la précède. » On se croirait au temps des cochers verts et des cochers bleus de Constantinople. C’est une course de char. Qui arrivera premier et déclenchera l’enthousiasme populaire ? Le camion bouscule la voiture d’un coup d’épaule. Le taxi souffle sur la bicyclette. Le camionneur à trois chevaux se gare du camionneur à essence, mais il saute à la gorge de la calèche de place. Parfois, le gros tramway les met tous d’accord, il les cogne, l’un après l’autre, avec sa baladeuse. C’est le grand pugilat des véhicules !
O vous qui désirez mourir muni des sacrements de l’Eglise, n’oubliez pas, à chacune de vos sorties, de prendre un prêtre dans votre auto ! »


 



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