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Albert Londres
Promenades, visites, ateliers
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 14/01/2013
 
 

Sortir culturel

Tous les quinze jours, Albert vous propose de suivre deux chantiers phares de 2013 : la réhabilitation de la prison des Baumettes et la construction du Mucem. Vision en parallèle et sous plusieurs points de vue de deux des plus emblématiques bâtiments de Marseille.

 

Surprise intergalactique : il peut arriver au journaliste d’être grognon. Mal luné, orgueilleux, ancien timide (biffez la mention inutile), le reporter peut ponctuellement ne pas avoir une folle envie de discuter avec ses contemporains. Et pas de pot ce matin, c’est mon cas pour la journée portes ouvertes du Mucem. Épuisé par sept heures de balade la veille dans Marseille pour la soirée d’ouverture de 2013, douché par un papier sybillin de ma radio préférée qui dit que la soirée « a déçu » sans expliquer pourquoi, rincé enfin par un fin crachin belge qui recouvre le Vieux-Port et s’immisce dans mon col : ce reportage va demander du courage.

Mais miracle de la conscience professionnelle, beauté du bâtiment, ambiance sympathique (voire déconnante avec l’architecte Rudi Ricciotti), mon énervement n’altère pas mon plaisir à découvrir cette nouvelle étape de la naissance d’un musée. J’opte donc pour une technique audacieuse : le reportage sans parler à personne [1]. Lecteur, accroche-toi à tes bretelles ou à tes fixe-chaussettes, tout ce qui suit a été capté sans notes [2]à l’insu du plein gré des visiteurs et des guides, mais que voulez-vous les gars, vous étiez dans un lieu public, tout ce que vous dites peut y être entendu et retenu pour ou contre vous.

Sur la passerelle entre J4 et fort Saint-Jean, c’est l’embouteillage. Entre ceux qui descendent, ceux qui montent, ceux qui prennent des photos, c’est un moulon de parapluies multicolores à 30 mètres au-dessus de l’eau. « Chouette, on va rentrer dans l’architecture !! », s’écrie un gamin en dévalant la rampe qui amène au toit du J4, sous la résille de béton. « C’est qui déjà l’architecte ? », se demandent au moins 300 personnes croisées sur la promenade. « C’est Ricciotti, c’est un Italien », explique un quadra à son fils. Non môssieur, c’est fraaaançais ! D’Alger pour la naissance, Bandol pour la résidence, Marseille pour l’école d’archi. Trois étages plus bas, Rudi assure le show : « au tribunal administratif, le président de chambre qui a reçu le recours contre le Mucem est un fervent partisan du musée. Ils les a envoyé bouler !! ».

  • Promenade du bâtiment Ricciotti, au Mucem

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Parler carrément de « civilisations » (au pluriel). Faire se comparer, se parler et éventuellement s’engueuler « l’Europe et la Méditerranée ». Le tout en étant accessible au plus large public. Au Mucem, rendre la culture accessible à tous constitue un défi quasi originel. « C’est vrai que l’objet même du musée est assez exigeant : il faut une réflexion pour comprendre ce qui est proposé. On est pas seulement dans de l’émotionnel face à une œuvre, c’est un musée-discours », note Cécile Dumoulin, responsable des publics (au pluriel) au sein du Mucem. A priori, les tarifs ne devraient pas être un frein pour faire venir le grand public : 5 € pour les collections permanentes, 8 € quand il y a une expo temporaire en plus. C’est plus cher que les musées de la ville (respectivement 3 € et 5 €) mais moins cher que les « Grands événements » type Van-Gogh Monticelli des musées municipaux (10 €).

L’essentiel est pourtant ailleurs : comme dans tous les musées nationaux, le Mucem va pratiquer la gratuité pour les moins de 26 ans (25% de la population marseillaise selon l’Agence d’urbanisme de l’agglomération), et les titulaires des minimas sociaux, tarif réduit pour les seniors (plus de 23% de la population) [3] et surtout, nouveauté à Marseille : la gratuité pour tout le monde, le premier dimanche de chaque mois.

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Le défi réside donc bien dans le contenu des expositions. « L’équilibre entre culture élitiste et populaire se trouve aussi bien dans la programmation que dans l’accompagnement des expositions, estime Bruno Suzzarelli, directeur du Mucem. Il faut être très attentif au discours tenu à tous les niveaux : les textes de présentation d’exposition, les descriptifs d’œuvres, les audioguides et l’accompagnement par les médiateurs. » Car contrairement aux musées marseillais, qui s’y mettent à peine dans la perspective de 2013 [4], le Mucem bénéficiera dès son ouverture de médiateurs culturels, chargés d’expliquer le musée, les expositions et les œuvres aux visiteurs.

Dans la journée-type du Mucem [5], ils interviennent à partir de 11h et jusqu’à la fermeture. Une dizaine de personnes, réparties entre le fort Saint-Jean et le bâtiment Ricciotti. « Cela va être une mission complexe, il ne faut pas être trop interventionniste, souligne Cécile Dumoulin. Cela fonctionne beaucoup par l’observation de signes : un visiteur qui cherche du regard une information, qui scrute les textes explicatifs... » L’appel à des médiateurs a déjà été testé à Paris pour de l’art contemporain, au Centre Pompidou ou au Palais de Tokyo. Elle s’est imposée d’emblée pour le Mucem : « l’échange humain, c’est vraiment au cœur d’un musée de civilisation, et en Méditerranée, on est beaucoup dans l’oralité », pointe Cécide Dumoulin. Le recrutement des médiateurs, qui devraient être huit [6] à l’ouverture du Mucem, a déjà commencé. Le prestataire privé qui gère l’accueil pour le musée devrait s’appuyer notamment sur l’existence d’un diplôme spécialisé, de niveau master, à la fac Saint-Charles toute proche. La formation des recrues au contenu du Mucem doit commencer ce mois-ci. À ces médiateurs « à poste » devraient s’ajouter 15 à 20 guides mobiles, des conférenciers qui informent et conduisent les groupes à travers le musée.

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Le long de la promenade qui serpente autour du cube du J4, les avis se divisent en deux catégories. Les gens de l’aaaart (culture ou construction) admirent en connaisseurs la technique : « quel espace ! », «  ce béton est plus solide et malléable que n’importe quel autre ! », « ce parquet, et l’éclairage ! ». Les badauds eux s’ésbaudissent de la vue et criblent de questions dirigeants et agents d’accueil du Mucem : « qu’est-ce qu’il va y avoir au rez-de-chaussée ? », « c’est quoi l’expo sur les religions ? », « comment on accède au jardin ? ». Au milieu, les pompiers de service sont perdus comme tout le monde : « Non madame, à gauche, vous arrivez dans les bureaux ! C’est pas grave, on est là depuis hier et nous aussi on s’y retrouve pas. » Tous s’accordent sur ces points : 1) c’est beau 2) c’est quand même dommage qu’il pleuve.

Le jardin des migrations est toujours en chantier : ses différents étages empierrés commencent cependant à apparaître, en même temps que quelques touffes d’herbes éparses sur ses talus. Dans les étages, au milieu des salles d’expos encore vides, une étudiante fashion prend la pose mannequin au centre de la baie vitrée, avec résille de béton et mer au large en arrière-plan en un mélange de gris, vert et bleu. J’imagine des réservations du Mucem pour des shootings de mode les jours de fermeture.

Même les VIP, prévus pour la visite du matin, sont venus en nombre, l’effet de curiosité joue à plein. Quand arrive l’heure d’ouverture au grand public, il y a la queue jusqu’à bout de l’esplanade du J4. Dans le grand hall, Bruno Suzzarelli affirme attendre plus de 300 000 visiteurs au Mucem pour les six mois d’ouverture de 2013, autant que pour une année pleine normale.

Une accroche, une chute, de la couleur, ça suffit pour un reportage ?

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Aux Baumettes, pour faire de la culture, il n’y a pas que le mur d’enceinte [7], classé monument historique. La prison compte plus d’une dizaine d’ateliers culturels : cinéma, calligraphie, initiation au web, théâtre, philosophie, journalisme. Évidemment, comme le soulignent surveillants et cadres de la pénitentiaire, les quelques dizaines de détenus qui y participent « ne représentent qu’epsilon » par rapport aux 1 800 pensionnaires des Baumettes. Mais cela a le mérite d’exister. Et la salle de spectacle de la prison est « très grande, aménagée impeccablement par les détenus, avec des rideaux rouges, une superbe sono, et une capacité de 200 places, souligne le Contrôleur général des prisons [8], qui l’a visitée. Je n’ai vu une scène comme ça dans un seul établissement, et c’était une prison centrale. »

C’est aussi aux Baumettes que des détenus travaillent une pièce de Koltès [9] qui devrait être jouée en 2013 à Friche de la Belle de Mai. La plupart des ateliers ont lieu dans l’ancien quartiers des condamnés à mort. Paradoxalement, le projet de rénovation des Baumettes pourrait entraîner sa démolition. Démolir un lieu d’exécution devenu lieu de (tentative) de réinsertion : le symbole reste en travers de la gorge de quelques-uns.

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Quand vous venez vivre aux Baumettes, soit vous êtes surveillant, soit vous savez exactement où vous posez vos valises. Le directeur habite en face de l’école du quartier, dans une maison cachée derrière un haut mur de pierres coiffé de barbelés. Plusieurs lotissements et hauts immeubles du coin sont des anciens logements de fonction. Un de vos voisins, un de vos amis, quelqu’un de votre famille, un de vos proche, forcément, travaille « dedans ». Et si vous êtes cafetier, boulanger, vendeur de journaux ou quoi que ce soit le long du chemin de Morgiou, une part non négligeable de votre chiffre d’affaire découle de la présence des détenus, des agents qui les surveillent, des proches qui viennent les voir.

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Vous n’en subissez pas moins quelques désagréments : le parking sauvage des surveillants et des familles de détenus, qui obstrue totalement les trottoirs dès 9h (il y a un petit créneau de libre aux alentours de 7h, au passage de relais entre la deuxième équipe de nuit et celle de jour) ; les parloirs sauvages sur les collines, longtemps très fréquentés de nuit, en baisse ces temps-ci ; si vous habitez en hauteur, les cris et les invectives entre détenus, intensité variable selon les périodes ; la vue plongeante vers certaines cellules et de certaines cellules vers votre terrasse, selon l’orientation. À une époque le brouillage anti-téléphone portable de la prison était même tellement puissant qu’il coupait le réseau alentour.

Vous vivrez aussi des moments incroyables, comme ce 14 juillet ou des proches de détenus sont venus tirer des feux d’artifices depuis le chemin de Morgiou, qui longe le mur principal, pour égayer leurs copains. Ou ce samedi de 1999 où pour votre anniversaire, vous tombez nez-à-nez avec un hélicoptère posé dans votre jardin. « On rentrait fêter mes 50 ans et en se garant on a vu l’hélicoptère avec plusieurs gars dedans, se souvient Michèle Pottier. Sans réfléchir, mon mari est sorti de la voiture pour se diriger vers eux, mais ils se sont envolés vers la prison ». Arrivés au-dessus des Baumettes, les malfrats lancent une échelle de corde dans la promenade. Un détenu s’élance, les gardes des mirador tirent, il est mortellement blessé. Dans la demi-heure tout le quartier est bouclé par la police, plus personne n’entre ou sort.

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Malgré tout cela, le Comité d’intérêt de quartier (CIQ) ne réclame pas le déménagement des Baumettes : « Nous avons quelques réserves sur la hauteur des bâtiments, mais nous sommes pour le projet de rénovation, martèle Pierre Lavabre, président du CIQ. La prison ne stigmatise pas le quartier. » « Si on démolit les Baumettes, on construirait une cité à la place », tranche Jean-Jacques Michau, vice-président du comité. Les riverains demandent en revanche un peu de considération : les relations avec la direction de la prison sont cordiales, mais avec le ministère, c’est autre chose : « Ils font des études d’impact des travaux sur les chauves-souris, mais ils nous en refusent une sur l’impact sonore pour les riverains ! », peste Jean-Jacques Michau.

Depuis le lancement de l’enquête publique sur le chantier, les habitants réclament des précisions sur la taille et l’orientation des fenêtres du futur bâtiment principal, qui devrait s’élever encore plus haut que l’actuel bâtiment D. Le CIQ demande aussi que le sol de la prison soit décaissé pour gagner en volume tout en gardant la même hauteur par rapport au mur d’enceinte. L’agence immobilier de la justice (APIJ) a fait pour le moment « des réponses évasives » déplore le CIQ. En attendant les éclaircissements, les relations restent tendues avec le centre d’accueil des Baumettes, installé au pied d’une barre d’immeuble. Un local que l’association a eu toutes les peines du monde à dégoter.

PROCHAIN ÉPISODE LE 28 JANVIER

Notes

[1] Ou presque personne : deux seulement, qui ne sont pas citées dans ce reportage.

[2] Et rédigé immédiatement après.

[3] Au point que 40% à 50% des visiteurs du Mucem devraient bénéficier de la gratuité, selon le directeur Bruno Suzzarelli.

[4] Voir épisode 3 « L’élu, le préfet, le gabian et le sanglier ».

[5] Voir épisode 5 « Intérieurs jour ».

[6] Parmi 25 à 30 agents d’accueil au total.

[7] Et ses vanités sculptées le long de la façade.

[8] Entretien téléphonique du 11 décembre 2012.

[9] Alors que les ateliers culture de la prison de Luynes, à Aix-en-Provence, seraient plutôt portés vers le rap.


 

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