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Albert Londres
Systèmes d’échanges locaux
   Camille Izarn, aka Al Berthe   le 17/12/2014
 
 

Monnaies à grandes valeurs

 

Aujourd’hui, selon le FMI, ce ne sont pas moins de 98% des échanges financiers qui se font hors de l’économie réelle. Alors au niveau local, des collectifs de citoyens se regroupent pour tenter de repenser la notion de valeur et trouver des solutions pour pallier les lacunes du système. En France, il existe actuellement une soixantaine de monnaies locales. La Cigalonde (La Londe les Maures, Var) ou encore la Roue (Vaucluse) en sont autant en Paca qui tentent de réconcilier économie et rapport humain. Leur fonctionnement est simple. Toutes convertibles en euro, « la Cigalonde en conserve sa valeur. Il faut se rendre dans un bureau de change généralement tenu par un professionnel au sein du réseau la Cigalonde, décrit Sylvie Guichard, présidente de l’association des commerçants londais, qui porte le projet. Une fois qu’on a les coupons-billets, on a plus qu’à les dépenser au sein du même réseau ».

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Recréer du lien social autour de l’argent, cela fait longtemps que l’euro ne remplit plus cette fonction. C’est bien pourquoi à la Roue, leurs valeurs (respect de l’humain et de la nature, ndlr) ils les frappent noir sur blanc sur leurs billets « Quand j’échange avec une personne, même si on ne se parle pas forcément, je me reconnais en lui, s’enthousiasme une utilisatrice. Je sais que nous partageons la même vision, qu’on agit ensemble ». Le projet est bien de réintroduire une nouvelle croyance, délaissée, dans la monnaie. A la Londe les maures, le slogan de la Cigalonde est sans équivoque : « De souche ou de cœur londais ». Au delà d’être solidaire, la monnaie redevient identitaire « On y est attaché à notre monnaie », sourit un client.

RÉINVESTIR SUR PLACE. Sans vouloir remplacer l’euro mais bien pour le compléter, tous se sont lancés avec une devise simple : agir local, penser global. « Nous avons voulu sortir de l’impuissance subie face à la crise et nous réapproprier ce moyen d’échange, raconte Anne Demichelis, présidente de l’association SEVE, à l’origine de la Roue. Mais, il n’y a pas d’ambition de s’étendre pour s’étendre ». Quant aux fondateurs de la Cigalonde, bien qu’il n’y ait pas de charte éthique (respect de l’humain et de l’environnement) comme à la Roue, le même désir de se réapproprier le territoire les stimule. « On s’est posé la question de savoir comment lutter contre les grandes surfaces pour la sauvegarde des petites commerces par exemple, décrit Sylvie Guichard, présidente de la Cigalonde, et on a pensé à la création monétaire ».

Avec ces nouvelles monnaies, exit FMI, OCDE, Banque Mondiale, et autres organisations pleines de bons sentiments. Cette devise ne circule et n’est réinvestie que dans le territoire : « Avec la Roue je reprends la main pour mes achats courants sur ce système mortifère » se félicite une utilisatrice. Je retrouve d’une part des prix justes [pas d’intermédiaires ni de transport] et je sais que l’argent n’ira pas sur le marché spéculatif, ne payera pas le travail des enfants... ». Toutefois ce système a aussi ses limites. À la Roue par exemple, les professionnels sont parfois ennuyés pour commercer avec tel ou tel fournisseur qui ne respecterait pas l’éthique inscrite dans leur charte. « C’est compliqué à gérer, reconnaît Anne Demichelis, mais c’est un de nos objectifs de développement : pouvoir mieux suivre les fournisseurs de nos professionnels adhérents ».

SORTIR DU COURT TERME. Contrairement au système économique traditionnel, il y a dans ces projets l’idée d’un développement durable. Parce qu’aujourd’hui, passez-lui l’expression, « il faut bien dire que nous avons la tête dans le guidon » tranche Marc Tirel, chercheur en intelligence collective au sein du CIRI (Collective Intelligence Research Institute). «  Nous sommes uniquement focalisés sur le court terme. Il y a une pression exercée pour respecter les objectifs fixés dans le but de réaliser du profit, et ce en perdant le temps de la réflexion ». Pas d’effet de mode qui tienne pour les monnaies locales, « c’est un vrai outil de résilience économique [1] et de transformation sociétale » affirme Anne Demichelis.

Quand on lui demande pourquoi choisir une monnaie locale plutôt que l’euro, la réponse est simple : l’impact sur l’économie locale est doublement bénéfique. Conformément au vieux dicton « la richesse se crée quand la monnaie circule », les monnaies locales ne sont que des monnaies d’échanges et circulent donc davantage, et plus vite. Grâce aux conversions, elles permettent aussi de dédoubler la masse monétaire en circulation.

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Potentielle alternative pour le développement local, elles forment « un cercle vertueux qui génère de plus en plus selon leur nombre d’utilisateurs et permet aux professionnels d’embaucher ». Alors que les adhérents de la Violette (Toulouse) enregistrent déjà 3 à 4% d’augmentation de leur chiffre d’affaire, ceux du kindawer autrichien, un de leur modèle économique, pointent à 10%.

Bien différentes de la sacro-sainte croissance qui ne renvoie qu’à un aspect purement financier, celles ci se veulent aussi l’indice du bien être de la société et de son environnement. « Une catastrophe environnementale comme une marré noire est, par exemple, du pain béni pour l’augmentation du PIB et la croissance du pays », rit jaune Marc Tirel. Alors, laisser au placard des mots inventés comme croissance ou compétitivité, ceux là mêmes qui ont provoqué, entres autres, cette crise financière, devenue sociale et écologique, Anne dit le vivre avec « un grand apaisement ».

Depuis ses premiers pas en 2010, question développement la Roue a déjà bien grandi. Alors que certaines monnaies locales ont été impulsées par les pouvoirs locaux (Le Sol Violette à Toulouse, nldr), la Roue et la Cigalonde ont, elles, dû uniquement compter sur l’énergie de leurs fondateurs bénévoles. Depuis peu, Anne Demichelis (Roue) s’enthousiasme « il y a eu un changement de regard de la part des collectivités », gage de confiance et de crédibilité. Aujourd’hui ça roule. Le réseau prend de l’ampleur, tant au niveau des professionnels qui viennent agrandir son cercle que par l’augmentation des départements dans lesquels elle circule (notamment dans les Bouches du Rhône). La Cigalonde, elle, n’envisage pas son développement de cette façon. Elle ne veut rester propre qu’à une seule ville, la sienne et développer son utilisation dans les services publics comme la bibliothèque, les centres aérés, etc.

À travers l’expression de ces nouveaux intérêts et le pouvoir d’influence des représentations qu’elles propagent, ces expériences diverses viennent compléter l’euro, là où il a failli.

PROCHAIN ÉPISODE : Payer vert, payer solaire.

Photos : Thomas Galvez, licence CC, La Cigalonde, DR

Notes

[1] Capacité à surmonter rapidement les perturbations économiques


 

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