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Albert Londres
Emmenez-la danser ce soir
 
 

2- Royale au casino

Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun. Welcome to the Route nationale 66 ! Au volant de leur fidèle destrier Ka, Albertine II et Albert 66 ont retourné l’asphalte et fouillé les forêts pour vous ramener un road trip en terre française avec du suspens, de l’amitié, de la bagarre et des concerts de Michèle Torr.

 

La pluie, enfin. Des gouttes fines qui rayent à peine le ciel mais trempent le sol. Premier petit-déjeuner à Rupt. Et premier rendez-vous : en fin de journée, nous rencontrons Daniel Walter, le président de Thur Ecologie et Transports, une association qui a fait de la circulation sur la 66 sa bataille. Il nous attend à l’heure du thé à Moosch, côté alsacien de la route, à une soixantaine de kilomètres de notre café noir du matin. La tasse est terminée, Ka est chargée, Lescop occupe le lecteur CD. Greg a pris le volant, on a quelques heures devant nous pour voir défiler du paysage.

Sortie de Rupt. Ferdrupt. Un air de famille : même pont bleu enjambant la Moselle, la rivière locale, mêmes maisons basses aux toits de tuiles sombres. Ka file sur l’asphalte pas toujours irréprochable de la 66, qui se décline ici en deux fois une voie. Ramonchamp. Une scierie en bord de route, l’une des activités-phare de la région. C’est aussi là qu’est implantée l’équipementier automobile TRW, en liquidation judiciaire depuis juillet. Dans quelques jours, nous sommes attendus à l’usine par les représentants syndicaux. Le Thillot. Un panneau « Visitez les mines de cuivre des ducs de Lorraine ». Ces façades de maison façon écailles, est-ce typique ? Un homme au parapluie vert et rouge. Des affiches de Michèle Torr, annoncée ce soir au casino de Bussang, commune voisine. Les tissages Moulines Thillot. Un stade, un camping. Lescop... Ah, on vient de quitter Fresse-sur-Moselle. Et soudain, la route qui plonge dans la nature. Des arbres dont je ne connais pas le nom. « Des sapins ? », tente Greg. Saint-Maurice-sur-Moselle. Une bâche annonce une course de moto sur plaine ce dimanche « dans le cadre du championnat de Lorraine ». Cadeau pour nous ! La pluie s’emballe. Sortie de Saint-Maurice. Un panneau « Attention cerf ». Un autre annonçant le casino de Bussang. Bussang, des gens qui courent, la tempête. On tourne au casino.

C’est un chalet imposant, avec ses murs en bois clair, aux arêtes sculptées. Il faut pousser la porte du casino pour retrouver les codes propres au genre. Murs carmins, sol feutré, lumières discrètes. Et à la chaîne, des machines braillardes et clignotantes, rendant parfois la monnaie aux rares joueurs matinaux. Le directeur, Sébastien Dupin, est à la manœuvre, tout doit être prêt pour Michèle et ses nombreux fans. Gentiment, il accepte de faire une pause avec nous. Auparavant - c’est la procédure- contrôle d’identité : Greg et moi sommes ravis de l’apprendre, la brigade des jeux ne nous piste pas. Et pour cause : c’est notre premier casino, si l’on exclut me concernant une brève virée post-bac. C’est ce genre de virée qui a scellé le sort de Sébastien Dupin. « J’avais dix-huit ans et cinquante francs à jouer. Au bout de trois minutes, j’avais tout perdu. Mais l’un des responsables est venu me voir. On a discuté, je lui ai demandé comment on faisait pour devenir croupier et ça a commencé comme ça. » Dix-sept ans plus tard, il dirige cet établissement d’une cinquantaine de machines plus une table de Black Jack et reçoit environ 200 clients chaque jour. L’établissement dispose aussi d’un restaurant et d’une salle de concert, où « je me fais plaisir », confesse Sébastien. Ce soir, elle s’appelle Michèle. On est invités.

On reprend la route. Première cigogne en devanture d’une boutique. Normal, le col de Bussang marque la frontière entre les Vosges et le Haut-Rhin alsacien. Ils étaient également annoncés, les voilà : les camions se font de plus en plus pressants. Le paysage, lui, se radicalise, dégainant toute sa panoplie de verts. Greg a raison : avec les rondins de bois en bordure de voie, la 66 a presque des accents canadiens.

Ka tangue d’un virage à l’autre jusqu’au bas du col, qui débouche sur la commune d’Urbès. Changement de costume, plus de gris s’il vous plaît ! Virés, les arbres : les bords de route s’habillent de mur anti-bruit. Saint-Amarin, Malmerspach, Moosch... On tire jusqu’à Thann.

Thann, 8 000 habitants, l’un des nœuds de la 66. Le trafic très dense – près de 15 000 véhicules-jour – génère des bouchons à l’entrée de la ville à chaque heure de pointe. Ajoutez-y le bruit et la pollution. Ajoutez-y également un tram-train, « le premier de France », qui relie depuis fin 2010 la commune à Mulhouse, extrémité alsacienne de la RN66. L’engin coûteux – 150 millions d’euros – devait permettre notamment de désengorger le trafic dans la vallée de la Thur, qui s’ouvre à Thann. Mais après un an de fonctionnement, le flux routier n’a pas vraiment diminué. On traîne le long de la voie, quêtant quelques témoignages. Mais si la route est bruyante, ses riverains, certes polis, sont du genre silencieux. Espérons que Daniel Walter sera plus inspiré.

La cloche sonne cinq coups. Il nous attend dans sa voiture, sur le parking de l’église de la petite Moosch, qui occupe quelques mètres à peine de part et d’autres de la nationale. Alors que l’on se dirige vers lui, une Renault rouge déboule sur notre trajectoire, tout autocollants dehors. Un sexagénaire jovial claque la portière. «  Ouah, c’est une sacrée voiture que vous avez, monsieur ! » L’étincelle est suffisante pour éclairer le regard d’André – c’est son nom. Sa voiture, son bijou, son histoire.

Greg se lance dans l’examen de la carrosserie et je reprend ma course vers mon rendez-vous qui, m’ayant repéré, s’impatiente en toute politesse. Une poignée de main plus tard, j’apprenais que notre conducteur de bolide n’était pas un inconnu. « On a partagé la même classe durant trois ans au lycée professionnel, m’explique Daniel Walter. Mais maintenant, on ne se parle plus. Il est partisan d’une route dont je suis l’adversaire. » Pour l’origine de la brouille, on verra plus tard. La discussion s’oriente sur un projet de déviation sur la RN66 au niveau de Saint-Amarin, où Daniel réside. Ce projet, coûteux et inapproprié selon lui, a motivé la création de l’association Thur Ecologie et Transports en 1992.

J’entends Greg dire « A tout à l’heure » à André, le propriétaire du bolide rouge. Au fait, c’était quoi, votre dispute ? « Il est de ceux qui pensent que c’est grâce à la route que vivent les industries. Argument idiot : il y a des tas d’endroits largement desservis par les transports où l’on ferme quand même. » Il ne faut pas chercher Daniel en matière de lutte pour l’emploi. Ce jeune retraité de 62 ans, qui a fait sa carrière chez Air Industrie, à Mulhouse, a milité toute sa vie à la CFDT, option terrain difficile. A son actif entre autres, une grève de la faim de neuf jours et plusieurs occupations, y compris chez les autres. En 1977, il est aux côtés des voisins camarades de la filature de laine Peignée. L’usine appartenait à Fritz Schlumpf, un riche industriel fondu de voitures. « Le bruit courait chez les salariés qu’il se constituait en secret une collection de bolides en détournant l’argent des caisses de l’usine. Quand le dépôt de bilan est annoncé, une poignée de salariés ont trouvé l’entrepôt. Il y avait près de 500 voitures ! Ils estimaient qu’elles leur appartenaient, puisqu’elles avaient été payés avec l’argent de l’entreprise. Alors ils ont décidé d’occuper les lieux. »

Daniel et ses collègues viennent renforcer les équipes de surveillance, en particulier la nuit. L’après-midi, les salariés ouvrent les lieux au public pour faire partager leur trésor de guerre. « C’était gratuit, mais à la sortie, il y avait un genre de caisse de solidarité pour aider les salariés, souligne Daniel. Au bout d’un moment, quand on a compris que l’usine ne rouvrirait pas, la lutte s’est poursuivie pour que cette collection ne soit pas dispersée. Y a eu des péripéties juridiques mais finalement, ça a marché. »

En 1980, le musée devient public. Et Daniel poursuit sa route militante. « Je ne prenais aucun plaisir à mon travail, confie-t-il. L’intérêt, c’était la lutte. Aujourd’hui encore. » En ce moment, il travaille à son premier festival du film engagé, qui se déroulera fin novembre dans plusieurs villages de la vallée. Tout en gardant un œil sur le projet de déviation de la RN66, « au cas où il ressusciterait ». A trop parler du grand soir, on ne voit pas tomber la nuit. A regret, nous déclinons l’invitation tarte aux pommes de Daniel. Il est temps de retraverser la frontière et d’aller revêtir nos habits de lumière pour notre soirée musicale.

On est arrivés plus qu’en retard, peaufinant notre entrée des artistes : alors que Michèle, smoking blanc et position « bras ouverts-don de soi », offrait une Ritournelle a cappella à un public irrémédiablement acquis, nous déboulons au beau milieu de la salle. Réflexe : je tombe en boule derrière le premier strapontin qui passe, un geste moitié allons-voir-jusqu’où-va-le-ridicule, moitié tu-y-es-déjà-au-bout-du-ridicule, chéri. La quinzaine de musiciens reprenant heureusement du service, on joue des coudes pour atteindre le premier rang et je lâche Greg en bord de scène. La suite est un concert de Michèle Torr. « Chanter, c’est prier », prêche l’idole au micro. Alors ? Alors j’ai prié, un peu faux dans les aigus.

Il y eut quelques rappels, il y eut Greg revenant vers moi en scandant « Michèle ». Et il y eut un bras levé s’agitant dans la cohue. André, notre André de Moosch, joue des coudes pour nous rejoindre. « J’avais peur de vous rater, lance-t-il. Ça, c’est pour vous. » Notre cadeau, un exemplaire du jour de L’Alsace, « parce que c’est le meilleur journal du monde », avec son adresse mail griffonnée dessus. Un souhait : recevoir les photos de sa voiture prise dans l’après-midi. Une exigence : nous payer à boire ce soir. On ne peut rien refuser à quelqu’un qui a gardé toute la journée le flyer d’Albert dans sa poche de chemise. Professionnels jusqu’au bout du tchin, on commande un vin alsacien. Pendant que les fans de Michèle prennent leur tour pour la signature, on en profite pour prendre un cours de prononciation avec André, carte de la RN66 en main.

Soudain, un cri : Michèèèèèèle ! L’artiste a troqué son smoking blanc contre un jogging noir et distribue au marqueur des « avec toute ma sympathie » avec une constance sympathique qui force le respect. Nous attendons la fin de la file pour lui faire notre déclaration.

« -Michèle, on est comme vous, on vient du sud, de Marseille !
-Ah, très bien…
-Michèle… On est journalistes, on est arrivés hier et là, on voit que vous êtes là. Michèle…
-Ah, très bien…
-On fait un sujet sur la route nationale 66, Michèle. Parce qu’on est sur la nationale 66, c’est drôle, non ?
- Ah, très bien… La nationale 66 ? Alors tenez, ça devrait vous intéresser… »

Son manager nous tend un flyer : « Dans l’Ouest américain, avec vous ». Michèle sur Hollywood Boulevard, Michèle à Vegas. Michèle sur la 66, l’autre. Si on veut recevoir des informations pour être du voyage, il faut remplir le formulaire. J’ai pris ma plus belle plume. On a fait une photo, puis Michèle est partie prier ailleurs. André aussi est parti. Vegas with Michèle désormais en ligne de mire, il nous faut un minimum de formation. J’ai donc confié vingt euros à Greg, même tarif pour moi, et on est partis affronter à quatre mains les bandits manchots du casino. Trois minutes plus tard, hors jeu pour Greg. Ce sera donc moi, l’écureuil de la bande. Patiemment, j’ai récupéré ma mise et doublé mon crédit. Total, quarante euros de gain pour Albert. Ça fait combien, en dollars américain ?

Prochain épisode le 26 novembre : à l’usine

Photos : Grégoire Bernardi
Dessin : Yann Valeani


 

Vos commentaires

  • Le 12 novembre 2012 à 20:18, par Lionel En réponse à : Royale au casino

    Salut à vous,
    encore une belle écriture, mais dommage pour vous comme artiste local il aurait fallu voir Claude VANONY mais bon maintenant vous êtes de vrais fans de Michèle...



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