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Albert Londres
Cinéma
   Stéphanie Harounyan, aka Albertine II   le 14/11/2011
 
 

Robert Guédiguian : « M’engager en politique ? Je deviendrais fou ! »

 

Pour son film Les neiges du Kilimandjaro, le réalisateur marseillais revient sur ses terres de l’Estaque y rejouer un cinéma qui se nourrit toujours du terreau social.

Ce film marque votre retour à l’Estaque, trente ans après Dernier été, votre premier long métrage. On n’y vit plus de la même façon, bien sûr, mais votre manière de tourner a-t-elle également évolué ?

Sur le fond, je vais essayer de regarder la même chose, c’est-à-dire le rapport entre les ouvriers qui y habitent. Mais évidemment, sur la forme, ça a changé. Je fais le point sur l’endroit où je suis né, sur le milieu où j’ai grandi, mais aussi sur mon cinéma. Il a évolué vers plus de narration, d’efficacité souhaitée. Je cherche à construire un film avec des surprises, comme un film d’action. Ce n’était pas vrai au début. J’étais plus contemplatif, plus marqué par la tragédie grecque. Aujourd’hui, je suis plus « américain ». Mais c’est lié à des envies de succès : comme je pense que ce que je dis a de l’importance, je veux qu’un maximum de gens voient le film.

L’Estaque, c’est à la fois Marseille et un Marseille qui n’existe plus.

Depuis le début, c’est un Estaque imaginaire. Je me sers de choses justes, mais ma vision est partielle et partiale, qui ne représente pas tout l’Estaque. Je ne parle pas de toutes les nouvelles populations, les bobos, qui s’y sont installés. Je ne raconterai jamais la vie d’un prof à l’Estaque. J’en fais un lieu théâtral où je prends ce que je veux.

Vu le propos du film, vous auriez pu situer l’action partout ailleurs. Pourquoi revenir ici ?

Les histoires que je construis à Paris dans ma cuisine avec mon coauteur, Jean-Louis Milesi, je pourrais les tourner ailleurs. Mais le fait de les tourner ici leur donnent une forme. Les grandes œuvres se passent quelque part. L’universel, c’est le monde. Mais le village, c’est l’Estaque. Je suis de l’Estaque, je fais mes films à l’Estaque. Sur d’autres sujets qui ne partent pas de mon intimité, comme Le promeneur du Champ de Mars ou Le voyage en Arménie, c’est plus simple. En revanche, si quelqu’un veut reprendre ces histoires pour les tourner ailleurs, je lui donne tout de suite les droits.

Les Neiges du Kilimanjaro, votre dernier film, est inspiré du poème de Victor Hugo, les pauvres gens. Comment ce texte est-il ressorti de vos tiroirs ?

J’avais repris ce titre pour un texte que j’avais écrit contre le traité européen, en 2005 dans le Monde. J’avais appelé à voter non. Tout de suite après avoir pondu l’article, je suis allé relire le poème, au cas où on me poserait des questions dessus. Et j’ai redécouvert cette fin où ce couple de pêcheurs décident en même temps, chacun de leur côté, d’adopter les deux enfants orphelins de leurs voisins. Et le père qui dit : « Moi je boirai de l’eau, je ferai double tâche » Je me suis dit que c’était quand même dingue de ne pas faire un film sur ça. Quelques temps plus tard, j’ai appelé Milesi en lui disant que j’avais une fin de film.

Sur le fond, on retrouve vos luttes pour plus de solidarité, votre volonté de ne rien lâcher. Mais dans le film, les tenants de cette solidarité sont les parents, Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin. Leurs enfants, tout comme le jeune qui les vole, rejettent cette solidarité. C’est assez pessimiste, comme vision de l’avenir.

Effectivement, je fais des films noirs que je déguise en films enchanteurs. Je fais un constat très sombre : le peuple est morcelé. Tous ces bouts de peuple s’opposent. C’est la guerre des pauvres. La nouvelle classe ouvrière ne se reconnaît même plus dans l’uniforme et les lieux dans lesquels la conscience de cette classe ouvrière s’exprimait ont disparu : les syndicats sont très faibles, le Parti communiste a disparu. Mais je crois que face à cela, alors qu’on constate la fainéantise des enfants face aux événements, la préoccupation demeure entière chez Darroussin-Ascaride. Déjà, ils veulent prendre leur responsabilité. Certes, il y a la mondialisation, mais ils n’ont peut-être pas tout fait pour l’empêcher de tout emporter. Deuxième courage, ils veulent comprendre pourquoi celui qui les a volé a agi ainsi. Et on se rend compte que l’on peut faire quelque chose, à titre individuel. Après, c’est l’effet papillon.

Tout votre film tend vers le message que vous souhaitez faire passer. Pourquoi ne pas franchir carrément le pas et vous engager autrement que derrière la caméra ?

Pour que je m’engage concrètement, il faudrait qu’il y ait des circonstances particulières. Il faudrait déjà que je pense que je serai plus efficace là qu’ailleurs. Si j’essaie d’être schizo et d’évaluer ma propre efficacité, je le suis plus en faisant du cinéma. Donc, il faudrait vraiment que j’en ressente l’urgence, qu’il n’y ait vraiment personne à Marseille pour y aller. Il y a quelques années, avant le Front de gauche, on me l’avait proposé… J’ajoute qu’en plus, avec ma boîte de production, je peux être inconstant –même si je ne le suis pas. En politique, je ne me permettrai plus aucun écart. Je deviendrai fou !

Pour que je m’engage concrètement, il faudrait qu’il y ait des circonstances particulières.

Moins radical, pourquoi ne pas faire du documentaire, pour montrer la réalité sans le filtre de la fiction ?

J’en fais beaucoup en tant que producteur, entre cinq et dix par an. Même du web docu, sur le 10 octobre 1961, par exemple. Mais sortir un docu en salle, c’est quasi impossible. Même pour les diffusions télé, c’est en général tard. Le documentaire fait beaucoup moins d’audience. Or, le but, c’est que le maximum de gens soient informés. Le film au cinéma a une puissance internationale. Un docu, je ne le vendrai pas en Italie alors que là, on va faire dix villes, puis on va en Suède, en Allemagne.

Il y a quelques années, vous déclariez qu’il n’y avait que vous, dans le cinéma marseillais. Avez-vous changé d’avis ?

Il y a des Marseillais mais il ne l’affichent pas. Emmanuel Mouret est né ici. Jean-Marc Moutout est Marseillais, Michel Spinoza aussi. Mais ils n’ont pas l’accent, ils ne le disent pas. Ceci dit, pour moi, être d’ici, ça ne veut rien dire. Le plus grand film sur Marseille, pour moi, c’est Toni, de Jean Renoir. Ce qui compte, c’est la qualité du réalisateur.

Marseille est un décor très prisé par les cinéastes. Pourtant, on a l’impression que la ville est plutôt envahissante sur la pellicule, qu’elle vampirise l’histoire. Comment maîtriser ce décor ?

C’est un personnage qui a une gueule pas insignifiante. C’est comme si on a un figurant avec une gueule un peu cassée, tu ne le mets pas derrière le personnage principal. C’est pareil pour Marseille. Sauf si on raconte quelque chose qui a un rapport avec le décor. Les grands metteurs en scène le savent. Donc, si tu es bon, tu t’en sors !


 



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