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Albert Londres
Fin de la visite
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 11/02/2013
 
 

Passer le ballon

Tous les quinze jours, Albert vous propose de suivre deux chantiers phares de 2013 : la réhabilitation de la prison des Baumettes et la construction du Mucem. Vision en parallèle et sous plusieurs points de vue de deux des plus emblématiques bâtiments de Marseille.

 

Bruce Willis avait prévenu : il n’y a qu’une seule question que nous n’avons pas le droit de lui poser. Ce fut évidemment la première à fuser : « Qu’est-ce qu’y a fait donc qu’t’as été là, toué ? ». Bruce a souri, a ri et a répété « j’ai pas le droit de répondre à çô ». Puis il nous a fait traverser la muraille grise de la prison de Trois-Rivières. Depuis dix ans, dans cette petite ville québecoise de la rive nord du Saint-Laurent, d’anciens détenus font visiter la prison, fermée en 1986. Notre guide est l’un d’eux. N’étaient les tatouages aux bras et au cou, il pourrait postuler au concours de sosie officiel de Bruce W. Il nous montre la salle d’enregistrement des détenus, le réfectoire de chaque « wing », nous enferme quelques instants dans une cellule. Si l’on veut, on pourrait y passer une nuit complète, avec fourniture d’une tenue de détenu, surveillance d’un gardien et réveil à l’aube pour nettoyer les cellules. La visite simple dure 1h20 et coûte 7,50 €. La « sentence d’une nuit » est réservée à des groupes de 15 personnes minimum, pour 45 € par visiteur, petit-déjeuner compris.

À Trois-Rivières, la prison-musée est ouverte toute l’année. Sa visite, assure le site web, « vous permettra, entre autres, de constater les conditions de détention inacceptables qui ont eu cours jusqu’à la fermeture de la prison en 1986. La visite des cachots vous bouleversera sans aucun doute ». Cet été, la prison accueillera la reconstitution d’un procès d’assises des années 1920 où les visiteurs joueront le rôle du jury, pour condamner ou non un homme à mort. Entrée : 19 € par personne.

De l’autre côté de l’Atlantique, les cousins français sont beaucoup plus pudibonds avec leur histoire judiciaire et pénitentiaire. Les reconstitutions de procès sont pour la plupart le fait d’acteurs ou réservées aux scolaires et aux jeunes avocats. Quant au patrimoine carcéral, une seule prison a été transformée en musée : l’ancienne maison d’arrêt de Fontainebleau, devenue il y a vingt ans musée national DES prisons. Ses collections de 4 500 objets, 4 000 documents et 2 500 photos retracent l’histoire de la détention en France du XVIe siècle à nos jours. Problème : après un démarrage chaotique, le musée n’est aujourd’hui ouvert que sur demande et aux groupes. La visite dure deux heures avec un guide spécialisé, soit 190 € à répartir entre les visiteurs. « Il n’y a pas de conservateur au musée, indique-t-on au ministère de la Justice. Cela semble être en cours d’évolution mais on ne sait pas quelle direction cela va prendre. »

  • Une galerie rénovée du fort Saint-Jean

Hôtel cinq étoiles ou HLM. En région, en revanche, la direction prise est tout à fait claire : pas d’ouverture, pas de visite grand public, ou alors dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Des prisons de centre-ville comme celle de Lyon ont été investies par des artistes et visitées dans le bref laps de temps avant leur démolition. D’autres comme celle d’Avignon ou de Toulouse, pourraient être transformées respectivement en hôtel cinq étoiles [1] et en centre-culturel voire en HLM.

À Marseille, rien de tout cela dans les tuyaux. La prison Saint-Pierre est devenue une annexe de l’assistance publique, qu’on ne visite pas. L’ancienne prison d’Aix-en-Provence [2] est devenue la cour d’appel, tout en gardant ses hauts murs. Les Baumettes, restant en fonction, ne prévoient évidemment aucun espace muséal. « Il y aurait de quoi faire pourtant, sourit la mère d’un détenu. Il n’y a qu’à voir le nombre de visiteurs qui vont à Alcatraz [3]. »

Les Marseillais se consoleront en allant bientôt visiter une autre prison devenue musée. Après la journée portes ouvertes du week-end de lancement de 2013, le Mucem s’est refermé au public pour six mois, le temps de finir le jardin du fort Saint-Jean et mettre en place galeries permanentes et expositions temporaires. La préfecture a annoncé la semaine dernière que le Mucem pourrait être inauguré le 4 juin prochain. La date n’est pas encore confirmée.

Dans l’intervalle, l’État s’est engagé dans un bras de fer avec les élus de Marseille et des communes avoisinantes pour les forcer à coopérer au sein d’une métropole, et tenter de combler le retard pris en un demi-siècle en matière de transport, d’urbanisme, de logement et d’économie.

Six cellules par semaine. Après les recommandations en urgence du contrôleur général des lieux de privation de liberté, les bâtiments les plus dégradés des Baumettes sont rénovés au rythme de six cellules par semaine, travaux d’urgence qui améliorent la situation à court terme. Le nombre de détenus qui travaillent a légèrement augmenté. Patrick Mennucci (PS), député-maire des 1er et 7e arrondissements, dit vouloir faire régulièrement des inspections à la prison , et œuvrer pour que le pain fourni aux détenus puisse être cuit aux Baumettes, fournissant ainsi quelques emplois « d’auxi » supplémentaires.

La ministre de la justice Christiane Taubira a annoncé une nouvelle politique pénale pour diminuer la surpopulation en prison. L’objectif est de trouver des alternatives à la prison pour les courtes peines. La Garde des sceaux a lancé une « inspection » pour vérifier si la pratique plus relax des règles pénitentiaires aux Baumettes n’est pas allée un peu trop loin. La chancellerie ne s’est en revanche toujours pas prononcée sur la poursuite ou l’abandon du projet Baumettes 3.

De la prison jusqu’au musée, il y a toujours 9,5 km par le centre-ville et 13 km par la corniche. En 2013, grâce à l’État, Marseille sera un peu plus digne grâce à un musée novateur tant dans la forme que dans le fond. En 2016, si l’État garde le cap, Marseille sera un peu moins indigne dans sa manière de détenir ses suspects et d’essayer de réinsérer ses condamnés. La voiture-balai [4] et la locomotive [5] de la ville avancent. Reste à transmettre le mouvement à l’ensemble du convoi. Si le bon dieu du lectorat prête vie à Albert pour une troisième saison, cela fera l’objet d’un prochain feuilleton, à l’automne 2013.

FIN

Notes

[1] Le projet a cependant pris un an de retard et sa livraison n’est désormais annoncée que pour le premier trimestre 2014.

[2] Toujours reliée au palais de justice par un souterrain.

[3] Un million chaque année en moyenne, statistique 2010. L’ex-prison américaine étant elle aussi située à proximité, et même à l’intérieur d’un parc naturel, notamment pour l’observation des oiseaux de la baie de San Francisco.

[4] Expression du procureur de Marseille Jacques Dallest.

[5] Touristique et culturelle


 



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