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Albert Londres
From Mulhouse to Remiremont
 
 

1- Moteur, générique

Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun. Welcome to the Route nationale 66 ! Au volant de leur fidèle destrier Ka, Albertine II et Albert 66 ont retourné l’asphalte et fouillé les forêts pour vous ramener un road trip en terre française avec du suspens, de l’amitié, de la bagarre et des concerts de Michèle Torr.

 

La maîtresse m’accueillit avec un enthousiasme tout particulier.
« -Alors comme ça, vous partez en reportage en Inde ? Formidable ! Mais dites, ça ne fait pas un peu court, quatre jours, pour tout voir ?
- Non, en fait, vous avez dû mal comprendre ce que vous a dit ma fille. C’est en Alsace que je vais …  »
C’était quelque part au milieu du mois d’octobre. Ce matin-là, la vue floutée par des presque larmes, je disais au revoir à mes filles. Maman doit se dépêcher, tonton Greg l’attend à la gare. Maman part en reportage. Oui, très loin, en Alsace. Maman part faire la Route 66. La Route nationale 66.

D’abord, il y eut l’idée.

Dans mon genre de vie de Marseillo-Arméno-pas-encore-quarantenaire, ce type de situation n’arrive que parce qu’un jour, il y a eu une idée. Celle-ci m’est venue en pleine nuit, par des chemins inconscients tellement obscurs qu’il ne sert à rien de s’y hasarder : faire la route 66, mais en France. Un road trip journalistique sur la nationale, si tant est que le numéro 66 existe en version hexagonale. Se lever du lit, réveiller Google. « La route nationale 66, ou RN 66, est une route nationale française qui relie Remiremont à Mulhouse... » Remiremont, jamais entendu parler. Mulhouse, vague idée. Google, please : « Mulhouse (68). Région Alsace. » La seule chose que je sais de l’Alsace, c’est que Strasbourg s’y trouve. Ainsi, la route nationale 66 passait par une terre parfaitement inconnue. Et donc parfaitement fantasmée. Voici venue la très humiliante séquence du déballage de clichés.

Circonstance aggravante, l’inconnue était double : après examen de la carte, si une moitié de la RN66 traverse le territoire alsacien, l’autre moitié s’étire en Lorraine, département des Vosges.

Fin de mon bagage alsaco-lorrain. J’allais voyager léger…

Ensuite, il y eut l’équipe.

Albert 2 ne fut pas très difficile à convaincre. Après un bref flottement, l’hémisphère belge de son cerveau binational l’a emporté et l’idée d’une épopée marseillaise en terre nordique sur une (presque) Route 66 fut validée. Il fallait maintenant trouver le photographe qui me suivrait dans ce périple. J’ai attiré Grégoire dans un apéritif quelques jours plus tard. Il rentrait à peine de Londres, où il vit depuis cinq ans. Il avait décidé de faire une étape de quelques semaines dans ses quartiers marseillais, en attendant de nouvelles aventures. Puisqu’on en parle, Greg, l’idée, tu vois, ce serait la Route 66, tu vois, mais genre pas l’américaine, plutôt la française, tu vois, qui est vers l’Alsace, là haut… Une phrase plus tard, Greg n’écoutait plus, trop occupé à ausculter la carte sur son téléphone portable pour préparer ce qui, vraisemblablement, allait devenir notre périple commun.

« - Et à partir de là, on arrive en Allemagne, c’est ça ?
- Nan Greg, là, c’est encore l’Alsace...
- Ah ouais, quand même… »

Pour l’imagier intime de Greg concernant l’Alsace, confère le mien.

Récapitulons. Un photographe-vidéaste, une rédactrice-preneuse de son. Et un dessinateur : Yann, ami historique d’Albert et tiers de voix d’Antipop, officie dans la vraie vie comme dessinateur et scénariste de BD. Il serait chargé de réaliser quelques croquis de nos aventures à partir de nos récits, à l’issue du reportage. Casting accompli.

Le premier acte symbolique fut l’achat de la carte Michelin n°314 « Haute-Saône-Vosges ». Etalée sur la table du bureau, la Route nationale 66. Il est temps de faire les présentations.
La RN 66 s’étire sur 77 kilomètres environ, entre Remiremont, département des Vosges, et Mulhouse, département du Haut-Rhin. Il y a peu, elle tirait encore jusqu’à Bâle, en Suisse et dans l’autre sens, jusqu’à Bar-le-Duc, suivant l’axe Benelux-Bâle, itinéraire majeur de circulation et de commerce depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, la route croise encore tout de même deux régions et deux départements et traverse près de dix-sept petites communes dont certaines aux noms plus simple à écrire qu’à prononcer : Rupt, Ferdrupt, Ramonchamp, Bussang, Malmerspach, Moosh, Husseren-Wesserling, Bitschwiller-lès-Thann … Après une rapide prospection sur le net, quelques pistes se dessinent. Le textile florissant, jadis. Les stigmates des trois guerres, toujours. L’exploitation forestière, encore. Le retour du loup, probable. Et, en guise de bande son, le ronron gras des milliers de camions qui, chaque jour, sillonnent la 66, provoquant bouchons et pollution au grand dam des riverains. Nos recherches s’arrêteront là. Pour ce sujet, nous avions choisi de ne pas trop en savoir avant d’y être, pour ménager l’effet de surprise. Restait à réserver un QG sur place – ce sera un gîte à Rupt, côté vosgien de la route – à louer un fidèle destrier et un jour, ce fut le matin du départ.

Le jour du départ. Le jour de l’arrivée.

La gare TGV de Belfort-Montbéliard, sous un ciel parfaitement bleu. L’après-midi est déjà bien avancée, les bagages sont chargés dans la Ford Ka grise qui fait aujourd’hui sa toute première sortie. A défaut d’être une routarde chevronnée, j’avais tout balisé côté symbolique : pour inaugurer le lecteur CD, on a mis la bande originale d’Easy Rider. Moi au volant, Greg à la carte.

Get your motor running
Head out on the highway
Lookin’ for adventure
In whatever comes our way

Enfin, quelque chose comme ça.

On a recoupé la 66 au niveau du Thillot, côté vosgien, sur If Six Was Nine. A ce stade de l’histoire, la route avait simplement l’air d’une route. Bitume et bandes blanches, ad lib. Quelques minutes plus loin, l’arrivée à Rupt-sur-Moselle, notre chez-nous vosgien. Françoise et Erick nous attendaient devant le perron de leur gîte, idéalement posé au pied de cette voie verte dont on nous reparlera plus tard. Un cocon cosy, avec des voiles roses aux fenêtres de ma chambre. Et des bonbons sur la table de la cuisine.

Erick s’inquiète pour nous. Demain, il va pleuvoir. Mais l’urgence est à mon estomac.

« - Vous savez où on pourrait manger des spécialités locales, ce soir ?
- Vous avez la pizzeria de Rupt, c’est très bon.
- Oui, mais pas très local…
- Ah mais si, il faut essayer la pizza à la grenouille, ça c’est d’ici ! »

Oui, il faut essayer la pizza à la grenouille.

Sylvain Nicolas, artisan pizzaïolo dans le centre de Rupt, a lui-même un cousin résidant à Marseille. Où précisément, il ne sait plus. Faute d’indices, nous avons préféré orienter la conversation sur sa recette de la pizza à la grenouille : pâte à pizza et sauce tomate, évidemment, cuisse de grenouille désossée, beurre d’escargot, emmental et mozzarelle, avec une lichette de pastis « pour rehausser le goût de la grenouille, qui est sinon un peu fade ». Le tout arrosé d’un trait de crème fraîche à la sortie du four.

Bien sûr, qu’on va la manger, et avec une autre au Munster, autre spécialité du cru. Contre toute attente, c’était plutôt très bon, surtout arrosée d’une bouteille de Riesling. Ce fut là notre première confrontation avec les portions alsaciennes : à ce stade, copieux n’est plus le mot, et nous sommes ressortis du restaurant le ventre à terre.
Nos pas lourds sur le parking ont fait fuir deux oiseaux noirs, dans le pré voisin. « Quand il y a des corbeaux, c’est que la terre est riche, me lance Greg. Je ne me souviens plus précisément de la phrase, mais je crois bien que c’est ça. » Ça promet. In Whatever comes our way.

Prochain épisode (le 12 novembre 2012) : When Greg meets Michèle T.

Photos : Grégoire Bernardi
Dessin : Yann Valeani


 

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