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Albert Londres
C’est chou sur le ring
 
 

Catch catch party à Saint-Amarin

A l’occasion de l’exposition photo à la Carrosserie (Marseille 6e), Albert vous présente en intégrale les six épisodes plus un hors-série de la Route (nationale) 66.
Soixante-dix-sept kilomètres entre Mulhouse et Remiremont, entre les Vosges lorraines et le Haut-Rhin alsacien, entre la nature dominante et la circulation outrancière, entre des gens hors du commun et des gens hors du commun.

 

« Vous, il faut vous raser. » Ça, c’était pour Greg. Signé Marcel, tout de bob coiffé, croisé dans une ruelle alsacienne aux faux airs de Wysteria Lane. Pour une fois, Moosch s’est fait une place au soleil. Et pour une fois, Marcel peut arroser sa Mercedes sans l’aide du ciel. « C’est une grand-mère, vous savez. Elle a dix-huit ans passés ! » Je pense à ma carcasse marseillaise qui n’atteindra jamais sa majorité. Marcel… Vagabond, mon esprit pense aussi à la très approximative imitation de Marion Cotillard façon La Môme que je sers à Greg depuis trois jours. « Marceeeeel  ! » Démarche saccadée de pièce en pièce, bras encadrant le visage, doigts bien écartés. « Marceeeeel  ! » [1] Apparemment, Greg, qui se marre en coin, y pense aussi. « Marceeeeel ! » Tiens, ce dernier ne vient pas de moi. L’accent, alsacien, trouve sa source derrière les rideaux tricotés de la cuisine donnant sur la Merco. Fin de la récré, Marcel abrège. « Mais vous, il faut vous raser. » Greg a promis, mais allons manger, d’abord.

Retour à Moosch, donc, versant alsacien de la RN66. Ce matin, on traîne un peu en attendant la cloche du déjeuner et notre rendez-vous. Lors de notre première visite en début de notre périple, alors que nous interviewions l’écolo Daniel Walter, un groupe s’affairait dans son dos pour installer des écriteaux « Marche populaire ». Une tradition dans cet angle de l’Hexagone, nous avait expliqué l’un des poseurs de panneaux, un sapeur pompier chargé de l’organisation. Après trois saltos arrière pour éviter tout effort, on avait topé là pour partager la choucroute proposée aux marcheurs à l’issue du périple. L’heure a sonné, dans quelques minutes, on sera dans les choux.

En marche vers la choucroute
Les grandes tables rayent d’un bout à l’autre la vaste salle-cantine. Il est à peine midi et déjà, plusieurs marcheurs ont le nez dans l’assiette. « Les premiers sont partis à 7 heures du matin, explique Frédéric, le charpenté président de l’amicale des sapeurs-pompiers de Moosch. Il y a comme ça des départs jusqu’à 14 heures. » La marche populaire du jour s’étire sur une douzaine de kilomètres via la colline de la Vierge, qui surplombe la commune. Chaque week-end, au moins deux ou trois randonnées populaires sont organisées dans la vallée, suivant les principes de la très officielle fédération française des sports populaires. L’objectif de l’organisme, amener au sport des gens « qui n’y auraient jamais pensé », par la marche principalement. Peu de règles, si ce n’est qu’il n’y a ici ni vainqueur ni vaincu. Ou alors par KO, en fin de rando, quand l’équipe dégaine la grosse artillerie culinaire. Nous y sommes : du chou, une saucisse de Montbéliard, une viennoise, une tranche de collet fumé, une pomme de terre « et la moutarde qui va bien ». Notre première choucroute locale a le bon goût d’être servie avec un verre de Pinot gris. Les Alsaciens ont la portion lourde. Alors que je peine un peu, Greg, facilement victorieux, est déjà parti tirer des portraits. Mon voisin sirote son café. Il s’appelle Gilbert. L’occasion de déployer ma carte Michelin pour une exploration improvisée sur nappe à carreaux rouges.
[Cliquer sur le player en dessous des photos pour écouter Gilbert]

L’Alsace, l’Allemagne, la guerre en trame de fond. Cette frontière avec les Vosges qui se confirme, ce mur coupant la route 66 en son milieu, brisure insoupçonnable vue du sud. J’aurais pu rétorquer à Gilbert que c’est singulier, cette façon qu’a l’Histoire ici de planer sur les discours, voire sur les comportements. Sauf que j’avais moi-même ces images en tête, en débarquant il y a trois jours. L’Alsace, l’Allemagne, la guerre en trame de fond. Et je n’ai même pas encore quarante ans.
Le gâteau aux pommes est une figure imposée par Frédéric, on s’exécute. Les marcheurs libèrent la salle et les amis pompiers font les premiers comptes. « Déjà 400 personnes aujourd’hui, un des meilleurs chiffres depuis des années. Et ça va continuer demain ! » Avec l’argent des repas et des licences de participation payées par les marcheurs, les sapeurs complèteront leur matériel et leurs tenues d’intervention. Complément indispensable : à Moosch comme dans toute la vallée, les financements municipaux sont maigres et 70% des pompiers sont bénévoles. Pour renforcer les caisses, les amicales assurent donc le spectacle toute l’année. Ce soir, d’ailleurs, ce sont les collègues d’Oderen qui sont à la manœuvre. Leur proposition : une soirée catch avec les stars du genre.

Ring ma belle !
La choucroute chevillée au corps, nous reprenons la route direction Saint-Amarin, un bourg voisin, où les gars d’Oderen ont loué la salle des fêtes pour les combats. Première escale à l’Hôtel du Cheval blanc, à deux pas du ring. Les kilomètres de la 66 commencent à peser, pas question de reprendre la route ce soir. Notre nouveau nid jaugé, nous partons jeter un oeil au théâtre des opérations. Sur place, l’équipe des pompiers tient conciliabule : il faut déterminer le prix des boissons qui seront mises en vente le soir même au bar de la salle. Nöel Delettre, organisateur en chef, nous adoube rapidement et cinq minutes plus tard, nous repartons avec nos tickets d’entrée. Ce soir, pour mon baptême de catch, il y aura les pointures de la Wrestling Stars, l’une des plus grosses fédérations européennes. Parmi ses éminences, le seul nom connu des non initiés comme moi : Flesh Gordon. J’arrive, Flesh, je passe juste à l’hôtel interviewer l’oreiller une heure ou deux.

Des mômes au premier rang, des cris, des rires, des chaises qui grincent, quelques élus sur la tribune. Le monde est là pour assister aux matchs. « Il y a quelques années, on faisait salle comble, tempère Noël, entre deux courses. Mais maintenant, avec la télé, les gens sont plus habitués… » Je prends place derrière les pom-pom girls mandatées pour l’occasion.

Sur le ring, un Monsieur Loyal crooner, qui présente les deux arbitres, est prié d’accélérer. La foule réclame, les premiers gladiateurs font leur entrée. Ding ! En amuse bouche, on nous sert Jonathan l’Eclair, poids plume moulé de lycra bleu électrique, confronté à un sombre guerillero mexicain en treillis. Ding ! Jonathan vole, le plancher claque et reclaque, le public siffle mais le blondinet repart en pièces. Suivant ! On annonce un combat à huit mains. D’un côté, le Bulldog, associé à El Magico, « le Mandrake du ring ». Face à eux, une paire très bling bling : Flesh Gordon himself, lycra bleu itou, crâne lissé et moustache impeccable, associé au dénommé Prince Zéfy, looké Loana - shorty blanc et bottes compensées. Est-ce sa ressemblance frappante avec Tito Jackson, frère de, qui provoque les « hourras » du public ? Ding ! Flesh se prend carton jaune sur carton. Aubaine pour les méchants adversaires, haro sur Tito-Zéfy ! Flesh parvient à retourner la situation, jusqu’à une sombre décision de disqualification pour cause de coups dans la bouche de l’arbitre. Le public hurle. Et c’est la pause défilé.

Boule et boulette
Sous nos yeux ébahis, une série de Miss locales slaloment entre les enfants déchaînés pour présenter des tenues glanées dans une boutique de Thann. Froufrous, talons, mains sur les hanches... Dans leur sillage, Super Mamie Alsace 2009, toute de glam vêtue, renoue avec la gloire. Micro, please : « Je vous remercie pour votre soutien. 2013, c’est mon année, d’ailleurs je vais sortir un livre où je raconterai toute mon histoire… » L’univers impitoyable de la télé ? Les stéroïdes ? Les hommes faciles ? Nous opérons un repli stratégique vers les coulisses en quête de Flesh, escorté par Noël. C’est finalement l’un des arbitres que l’on croise. Noël sourit. « Vous l’avez reconnu ? » Blanc. « Je devrais ? » Blanc. Mon disque dur fouille, à bloc. « Vous ne regardez pas Fort Boyard ? » Disque dur, disque dur... « Mais carrément... Fort Boyard, je connais tout...  » Blanc. « M’enfin... c’est la Boule ! La Boule, vous voyez pas ? » Je connais tout le Panthéon du Fort. Le Père Fouras, Félindra Tête-de-tigre, Passe-Partout et Passe-temps, je connais même le Maître des ténèbres, le type masqué qui joue à des jeux bizarres dans la cave. La Boule ? Les initiés m’expliqueront plus tard que c’est le type qui sonne le gong à la fin des hostilités. Vexé de ma boulette, la Boule fait la moue. Pour Flesh, il faudra repasser. Il est temps de retrouver le ring, la reprise est annoncée. « Non mais Greg, tu connaissais, toi, la Boule ?  »

Ding ! Voici venu le temps des matchs « handicap ». Le principe, mettre face à face des gens ne surfant pas dans la même catégorie. Applaudissez le Loup solitaire, aka David Mitchell, originaire de Lorraine comme son nom l’indique. Sur la balance, 88 kilos, la moitié de Striker (ou Spider, j’entends mal), son adversaire qui s’avance maintenant sur le ring. Un gothique obèse, ça sent le cercueil pour le loup. Les lois de la gravité sont respectées, très vite, le loup se fait officiellement massacrer sur ses terres. Le plancher plie sous les chocs, les corps valsent. C’est drôle, pour l’instant, aucun des gentils n’a remporté le combat. Ding ! Salut David, on t’aimait bien. Et maintenant, place aux filles : « Elle commence à se faire une réputation de massacreuse...  » Elle, c’est Sexy Cindy, opposée à Angel’s bombista. Ding ! Encore une victoire du côté obscur. Des cris, des rires, des applaudissements, le public n’en perd pas une miette. Et je commence à y prendre goût.

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Ding ! Tous en piste pour l’assaut final : un combat huit contre huit. L’équipe des gentils, menée par Flash, va tenter de corriger la team des méchants. Ding ! La stratégie des méchants est simple : tous sur Jonathan l’Eclair, qui va leur servir d’essuie-pieds pendant près de 25 minutes, sous le regard étrangement impuissant de ses partenaires. Une éternité pour lui, un pur moment de fou rire pour Greg et moi. Tout cela est tellement improbable, tellement n’importe quoi. La fatigue aussi, probablement, a sa part de responsabilité. Entre deux hoquets, on saisit quand même que dans un retournement de situation hollywoodien, les gentils ont rétabli l’ordre des choses, sous les applaudissements nourris du public auxquels s’ajoutaient les nôtres, à jamais acquis. On a attrapé Flesh dans un couloir, encore tout en sueur. Quelques bravos, quelques photos. Le match est fini, la pression retombe, il est temps de rentrer à l’hôtel. Avant d’éteindre, j’envoie un SMS aux miens : « Aujourd’hui, mangé une choucroute, vu du catch et rencontré la Boule de Fort Boyard. Tu le connais, toi ? Demain, c’est ski à roulettes. L’Alsace est bleue comme du lycra. »

PROCHAIN EPISODE : Tu l’as vu, le loup ?

PHOTOS ET VIDEO : Grégoire Bernardi
DESSINS : Yann Valeani

Notes

[1] Dans cette scène, Piaf apprend que l’homme qu’elle aime, Marcel Cerdan, est mort dans le crash de son avion. Elle court alors de pièce en pièce en hurlant le nom de son amant.


 



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