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Albert Londres

« Le jour où moi aussi, je suis partie chasser »

 

Le plus dur, c’est quand le réveil sonne à 5h30 du matin, un samedi. Sous la couette, il fait chaud, dehors un mistral glacial souffle. Je regrette tout à coup d’avoir eu cette idée géniale de reportage. Pour Albert c’est sûr, je ne recule devant rien mais quand même…

Et que les choses soient claires, traquer le gibier en forêt n’a jamais été mon passe-temps favori. Je suis juste très curieuse : pourquoi une femme décide t-elle un jour d’aller chasser ?

Le rendez-vous a été fixé à 7h, au bar du Soleil à Jouques. A l’intérieur, beaucoup de grands hommes moustachus en treillis et au milieu, une seule petite demoiselle, Jennifer. Sur le comptoir, je remarque les croissants chauds et les pains au chocolat prévus pour l’occasion.

La battue s’organise : après un rappel des règles élémentaires de sécurité, les posteurs (le plus vieux a 82 ans), ceux qui resteront au bord des chemins pour guider les autres chasseurs, partent les premiers. Dehors, la température ne dépasse pas les 5°C et le jour se lève à peine.

Les traqueurs, ceux qui cherchent le sanglier partent ensuite. Dans ma bande, il y a Albert X, venu immortaliser tout ça avec moi, Franck, Jennifer et Claude son père. Nos gilets orange fluo sur le dos (pas question d’être confondus avec un sanglier), nous voilà partis à fond la caisse, guidés par le flair des chiens, les Jagd Terrier. Et là, pas question de traîner, malgré les branches qui griffent, les broussailles qui piquent, les éboulis, les chemins qui grimpent et mes mains gelées. Je me dis que je ne tiendrai jamais le coup. Un coup de feu, des aboiements au loin. On s’arrête, on écoute. Jennifer sait que c’est un petit sanglier, un « cochon », et que tel chien est sur le coup. Moi, je n’entends que le vent dans les arbres, paraît que je ne suis pas assez à l’écoute de la nature…

Au bout d’une heure de marathon, je propose un peu de ravitaillement. Refus poli. Sachez-le : en pleine action, un chasseur ça ne boit pas et ça ne mange pas. Dans notre course folle, je sers mon paquet d’abricots secs dans ma poche que je boulote discrétos, histoire de ne pas tourner de l’œil avant d’avoir vu l’ombre d’une bête…

Tout ça est aussi passionnant qu’incompréhensible : des mots nouveaux (voir à ce propos mon petit lexique spécial débutants), des codes, des longs moments de silence et beaucoup, beaucoup d’énergie. Jennifer me bluffe, surtout quand j’apprends qu’elle a accouché il y a 2 mois et demi…

L’air est vif et les fusils pas chargés, ouf. J’apprends aussi qu’en pleine traque, les téléphones portables sont autorisés seulement depuis deux ans pour permettre aux chasseurs de communiquer entre eux sur le terrain. On marche, on change de direction, l’adrénaline monte.

Je remarque qu’un des chiens de Jennifer porte un gilet en kevlar. On m’explique très sérieusement que c’est pour éviter de gros dégâts si le sanglier charge un si petit chien…

Après des heures de traque, je commence à flancher. Je tente d’immobilier Jennifer pendant cinq minutes, le temps d’une interview. Elle accepte mais trépigne, de peur de manquer l’essentiel.

13h, épuisée mais la tête haute, je capitule. On apprend que deux chiens ont été blessés par un sanglier, vite récupérés pour être soignés. Au final, je n’aurais pas vu la moindre bête sauvage (sauf un oiseau planqué dans un buisson qui m’a foutu une trouille bleue mais ça, ça reste entre nous…) ni la moindre goutte de sang.
Je me dis qu’au fond, ce n’est pas plus mal.
Jennifer elle, est déjà loin, plus motivée que jamais.

Petit lexique du chasseur sachant chasser :

Une bauge : lieu de repos du sanglier

Une draille : un sentier, une piste

Etre au ferme : Se dit d’un animal de chasse qui fait tête aux chiens.

Faire le pied : Plusieurs chasseurs expérimentés parcourent les chemins pour localiser la trace d’un sanglier. Ils sont en général accompagnés par « un chien de pied ».

Vermiller : Action du sanglier (et aussi du blaireau) qui fouille pour y rechercher larves et racines.



Alberte III
le 4/01/2012


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