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Albert Londres

« L’important, c’est d’être sur la photo »

 

Pourquoi faire science Po, l’ENA ou HEC ? Le petit politique qui veut devenir grand adopte une méthode imparable, éprouvée depuis l’avènement de la pellicule et industrialisée avec le numérique : être systématiquement sur les photos. Mais attention, il ne s’agit pas de sauter devant n’importe quel objectif : pour monsieur tout-le-monde, une bonne vieille poignée de main suffit. Il ne s’agit pas non plus de la photo lèche-cul qui lance un « j’aime mon chef » à mon chef et un « mon chef et moi on est comme les deux doigts de la main » à mes subalternes. On parle ici de professionnalisme en la matière. Et il y a deux cibles à ne jamais manquer : la photo promo et la photo réseau, les deux pouvant fusionner d’ailleurs en la photo ultime. Explications par l’exemple. Marseille n’en manque pas.

Ventres et chemisiers. Vous ne les ratez jamais, les sourires figés, toujours la même position travaillée devant la glace à la maison, les yeux fixés vers l’objectif du plus gros média (« Où La Provence ? Où l’AFP ? »), ils se serrent les uns contre les autres, se passent devant, les gros prennent de la place, les petits se font teigneux, les naïfs sont poussés hors cadre, sont masqués par une épaulette ou du mouvement de main opportun d’un concurrent, les chemisier s’échancrent, les ventres se rentrent, les bustes sont mis en avant, concentration extrême, il s’agit de ne pas se rater, un discours flop n’est rien, une photo qui écrase et c’est la fin, pas besoin d’être beau, il faut être là, bien placé, visible, simplement naturel. L’important, c’est d’être sur la photo.

Commençons par les dames. Deux meilleures ennemies, Sylvie Andrieux (PS) et Nora Preziosi (UMP). La première mise sur la couleur flashy et la tenue improbable. Nœud rose, petit top rose, jupette rose et talon rose au beau milieu de la cité des Flamants, pour une photo de groupe, pas besoin d’être au centre, c’est gagné, l’œil ne voit qu’elle sur la photo. Variantes : la tenue Chanel jaune avec le sac assortie dans la cité du Petit Séminaire ou la robe moulante noire rayée verticalement de blanc, dans une crèche au Merlan. Bravo, une leçon.

Nora Preziosi (UMP) mise elle beaucoup plus sur la photo réseau. Celles qui s’affichent derrière le bureau pour dire « tu as vu qui je connais », une sorte de matérialisation du mur Facebook. Son tableau de chasse est déjà beau, Carla Bruni-Sarkozy, Éric Besson, Claude Guéant, Bernard Squarcini… arrêtons là, le mur est plein, elle veut un bureau plus grand. Tout un art, celui de la chasse à l’approche.

Lettre de motivation. Car la technique est la même que celle du guépard. Observons Jean Roatta (UMP), en 2007 avant qu’il ne perde ses illusions politiques, qui traque le Nicolas Sarkozy, star montante dont il faut nécessairement le trophée. Visite du commissariat Noailles tout neuf, la proie est parmi des flics encostumés, des journalistes et des concurrents. Jean et son complice approchent vers la proie, lentement, se laissent bousculer, prennent l’aspiration d’un serveur désintéressé, Jean n’est plus qu’à un mètre de la cible, l’axe de tir est bon, le complice arme, signal d’un coup de menton, Jean bondit pose la main sur l’épaule dans un jovial « Nicolas ! », qui se retourne tout sourire (campagne oblige) cherchant un temps cet énième braconnier, Jean montre toute ses dents en serrant fermement l’épaule de son « pote » qui fige son sourire de circonstance, Clic ! « Sarko… J’le connais bien… regarde… Là c’est quand il est venu à Noailles »… L’album photo tient alors lieux de lettre de motivation : « À travers moi, vous touchez ces people qui me font confiance ».

Cire fondue. Mais Marseille a cela de particulier que le monde politique n’est pas le seul à adopter cette technique comme introduction à tout échange. Ici, le monde économique repose sur ça. Tous les « fils à Papa » (biologiques ou spirituels) descendants des grand patrons industriels qu’a connu cette ville, quand ils n’ont pas encore coulé leurs boîtes, la maintiennent sur le seul relationnel. On les reconnaît facilement, les murs de leur bureau plient sous le poids des cadres jaunissant avec le temps qui passe. Une galerie qui ne fait pas de cadeau. Il y a cette cravate bleue que l’on retrouve sur dix ans, ce ventre qui pousse, ces épaules qui se tassent, et toujours ce même sourire en cire fondue, toujours cette même inclinaison de 30° à droite, et en fond, ces mêmes cadres qui veulent dire que toutes les photos ont été prises dans ce bureau (« Je connais ce type qui a constaté que je connais tout ces autres types »). Les trophées déclinent en qualité, ils sont de moins en moins prestigieux, de plus en plus rougeauds et ne cherchent finalement qu’une photo pour leur réseau. Et quand les proies se bouffent entre elles, c’est fini.

Photos DR : Nora Preziosi (UMP), Sylvie Andrieux (PS), Jean-Claude Gaudin, Jean Roatta (UMP), Patrick Mennucci et Lisette Narducci (PS)



Félix F.
le 28/03/2012

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