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Albert Londres
Vieilles pierres
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 19/11/2012
 
 

Des hommes dedans, des arbres autour

Tous les quinze jours, Albert vous propose de suivre deux chantiers phares de 2013 : la réhabilitation de la prison des Baumettes et la construction du Mucem. Vision en parallèle et sous plusieurs points de vue de deux des plus emblématiques bâtiments de Marseille.

 

Prudemment, vous traversez deux voies de chemin de fer. À votre gauche, deux bandes d’herbe verte encadrent les voies. Deux retraités y font promener leurs chiens. À votre droite, les rails sont carrément plantés dans un tapis de gazon, foulé par deux joggeurs tout de fluo vêtus. C’est déjà ça, mais ce n’est pas encore ça. Ce petit bout de tramway est un des plus longs « espaces verts » continus du 2e arrondissement, le quartier qui dans six mois va accueillir le Mucem.

Le musée aurait pu ne pas voir le jour pour cause d’espace vert, du moins son bâtiment moderne sur le J4. Après la démolition en 1997 du vieux hangar portuaire, les habitants du quartier ont réclamé que le J4 soit transformé en jardin public. « Une directive de 1973 dit que tout habitant doit avoir un espace vert à moins de 500 mètres de chez lui », rappelle Daniel Morin, président du comité d’intérêt du quartier (CIQ) Saint-Jean, qui englobe le J4. La directive fixe une moyenne de 10m2 d’espace vert par habitant. Or, selon les calculs du CIQ et de l’Association des jardins portuaires (AJP), le 2e affiche une surface moyenne égale à deux feuilles A4 (0,15m2). Une répartition des espaces verts très visible sur une carte Google : zoomer sur l’image satellite ou placez sur la carte le bonhomme orange de Street View pour voir rue par rue l’étendue du problème.


Afficher Baumettes-Mucem : chantiers croisés sur une carte plus grande

Au total : 0,37 hectares (ha), 3 700 m2, pour tout l’arrondissement, ce qui le classe bon dernier de la ville [1] Pour un grand jardin avec de l’herbe grasse et haute, des bancs, une belle vue, des jeux pour les enfants et un café pour les parents, il faut traverser le port, aller au palais du Pharo. Prenez la voiture et le tunnel Vieux-Port, ou prenez le ferry-boat (quand il navigue) et montez à pied, ou tentez le bus et frappez-vous les embouteillages.

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Il est un film de 30 secondes qui fait beaucoup rire les surveillants autant que les familles de détenus : l’appel au recrutement pour devenir gardien de prison. Tourné au centre pénitentiaire du Havre, il montre un futur rêvé aux Baumettes : bâtiment tout neuf de 2010 qui mixe maison d’arrêt [2] et centre de détention [3], mais avec une douche par cellule et cellules individuelles dans presque tous les quartiers. Le tout construit pour 690 détenus. À Marseille, c’est 1 820 détenus pour 1 324 places. Pour se faire une idée de la vie aux Baumettes, les familles vous conseillent donc de voir plutôt Midnight Express, Un Prophète ou La Colline des hommes perdus. Les syndicats conseillent pour leur part de lire Dans la peau d’un maton, récit d’un journaliste qui a réussi en 2010 à se faire embaucher comme gardien de prison.

De part et d’autre de l’œilleton, le quotidien aux Baumettes, c’est la surpopulation, la vétusté, la saleté, la tension et régulièrement la violence. L’appartement témoin de la prison, surtout dans sa partie maison d’arrêt, est un espace de 9m2 avec deux lits superposés, une fenêtre qui ferme mal et une cuvette de WC, souvent sans cloison pour la séparer du reste. L’Assemblée nationale et le Comité de prévention contre la torture fixent à 11m2 et 7m2 le minimum de surface par détenu. Dans un témoignage recueilli l’été dernier par l’Observatoire international des prisons, un détenu fait état de cellule « à trois dans moins de 10m2, pendant 57 mois », soit plus de quatre ans. « Comme nous sommes tous les trois présents dans la cellule, il doit toujours y en avoir un qui reste sur le lit, sinon on ne peut plus bouger. » Selon plusieurs sources, la situation est un peu moins pire ces derniers temps, avec en moyenne deux détenus par cellule.

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Les projets pour remédier au manque d’espaces verts du 2e se sont empilés. L’établissement public Euroméditerranée, qui gère l’aménagement de l’arrière-port depuis le fort Saint-Jean jusqu’à Arenc, a imaginé « une coulée verte sur le boulevard des Dames, puis du centre commercial Grand Littoral jusqu’au J4, mais rien ne s’est jamais fait », se souvient Daniel Morin. Avant les travaux du Mucem, le J4 était équipé d’un petit terrain de jeux pour les enfants, et beaucoup de familles allaient y prendre l’air, flâner les pieds dans l’eau, voire plonger depuis les pierres plates au pied de la tour du roi René. Alors quand ont émergé les projets du Mucem, puis de la Villa Méditerranée toute proche, les associations sont montées au créneau. Elles ont saisi en 2009 le tribunal administratif, sont allées en appel et en cassation jusqu’au Conseil d’État. Déboutées, à chaque étape. « Ça nous a cassé les ailes, admet Daniel Morin. Et on y a laissé 13 000 € de frais d’avocats, qu’on avait investis avec une dizaine de personnes ».

D’autant plus que, partout dans le quartier, comme ailleurs en ville, le réaménagement des rues multiplie les espaces dallés où les arbres sont strictement encadrés, alignés et ratiboisés. A la veille des municipales, la communauté urbaine tente un petit gazon entre les rails du tramway dans le nouveau quartier d’affaires de la Joliette. Longtemps grisâtre et massacré par les voitures, il est finalement depuis quelque mois redevenu vert et vigoureux.

Le Mucem ne créera pas de jardin sur le J4, mais il en fera un DANS le fort Saint-Jean. Près de 12 000 m2 d’espace verts devraient voir le jour l’an prochain entre la cour basse et la cour haute, place d’armes du fort. Avec 12 000 plantes et une cinquantaine d’arbres répartis en quinze tableaux (potager, orangers, myrtes, olivier, vigne, pin) racontant l’histoire de la végétation méditerranéenne, un « jardin des migrations » des hommes et des plantes. Le tout construit sans irrigation artificielle, avec des bancs et des gradins en pierre pour s’assoir. Le jardin sera accessible au public gratuitement et six jours sur sept, depuis la passerelle Saint-Laurent et depuis le bâtiment Ricciotti.

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Dans les bâtiments plus anciens des Baumettes, les canalisations sont souvent bouchées. « Un copain de mon fils s’est retrouvé durant quinze jours avec des toilettes qui refoulent », raconte la mère d’un détenu. Les murs et les sols sont imprégnés d’une couche de crasse. « La première chose qu’on fait en sortant de la prison, c’est de se laver les mains », explique David Cucchietti, secrétaire de la CGT pénitentiaire aux Baumettes. Plusieurs rapports, dont un du Conseil de l’Europe en 2006, ont cloué les Baumettes au pilori, décrivant un « endroit répugnant ».

La prison est surpeuplée : 137% de taux d’occupation [4] en août dernier dans la partie maison d’arrêt, selon les chiffres du ministère de la Justice [5] Plus de 1 700 détenus et 680 surveillants, répartis entre service de jour et surveillance H24 en quatre services de six heures chacun. Selon les sources, il manque aux Baumettes de 30 à 80 agents supplémentaires.

« À un étage, vous pouvez vous retrouver à un seul gardien pour 150 détenus », explique une jeune surveillante. La maison d’arrêt fonctionne sur le principe de « porte fermée » : les détenus ne peuvent aller et venir qu’accompagnés d’un surveillant. Pour changer de cellule, aller au parloir famille, au parloir avocat, à la douche, n’importe où, il faut quelqu’un. « On ne fait que courir, on peut faire 12 kilomètres dans la journée. », soupire la surveillante. Alors que dans le même temps, on demande de plus en plus de choses aux gardiens : « On nous crée sans cesse de nouvelles missions sans créer de nouveaux postes », déplore Alaric Gayen, secrétaire de la CGT pénitentiaire : suivi du détenu en vue de sa réinsertion, prévention du suicide, en plus ... « C’est comme si vous étiez dans un supermarché et qu’on vous demande en même temps de tenir la caisse, remplir les rayons et gérer le stock », résume un élu Ufap.

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Protectrice et menaçante. La verdure encercle la prison des Baumettes de collines arborées, coiffées les trois quarts de l’année d’un soleil de plomb. De prime abord, la proximité avec les espaces verts des calanques est un atout : « les Baumettes est une des prisons où on sort le plus dehors, dans les cours, souligne Fabienne Thévenin, militante de l’association des familles de détenus. Ça contribue à faire baisser la pression ». Mais ce qui peut être un atout au quotidien vire au cauchemar quand il s’agit de rénover le bâtiment. À deux pas du parc national des calanques, les 12 hectares des Baumettes pourraient devenir un très beau lotissement. Tout autour, au Roy d’Espagne, à la Cayolle, poussent déjà des « coumpounds » chics et sécurisés de logements et/ou bureaux, entre collines et cités HLM. « Il faut être réaliste : la verrue dans ce passage, c’est quand même les Baumettes », tranche Gérard Migliorini, secrétaire FO pénitentiaire aux Baumettes. Durant un temps, les Baumettes du futur étaient annoncées à Luynes, à côté de la prison d’Aix-en-Provence, ou plus au cœur des calanques encore, à Carpiagne, près du camp militaire à cheval entre Aubagne, Cassis et Marseille. « Garder les Baumettes où elles sont, c’est politique, assure David Cucchietti. Le parquet a besoin d’avoir les détenus à proximité pour les besoins de l’enquête. Le déménagement à Luynes, je n’y crois pas.  » De plus, renvoyer à Aix les détenus marseillais compliquerait encore plus la venue des familles, un des éléments essentiels pour que le couvercle de la prison n’explose pas.

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Collées au Sud contre la frontière du parc national des calanques, les Baumettes ne peuvent pourtant pas s’agrandir comme elles le devraient. « Dans les nouvelles taules, on joue sur la superficie pour améliorer la vie des détenus et des surveillants. Mais ici on est contraints » pointe David Cucchietti. Pour les travaux de clôture destinés à prévenir les parloirs sauvages [6], l’administration pénitentiaire s’est vue tenue de protéger plusieurs plants d’une petite fleur, la Sabline de Provence, qui pousse dans les éboulis. Enjeu environnemental « le plus fort » de la rénovation, selon l’enquête publique, la protection de la Sabline de Provence concerne très exactement 34 fleurs sur le projet Baumettes II, soit « 20% des individus de la zone d’étude ». Sur avis du parc national des calanques, le tracé de la clôture a été reculé de 2 mètres, les plants de Sabline placés sous protection, et les travaux lancés cet hiver « hors des périodes de sensibilités écologiques ». La grille devra également être posée « en acier galvanisé et non en treillis soudé peint […] afin que l’ouvrage s’intègre mieux dans le paysage naturel du site classé des calanques ».

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Un monument historique et un bâtiment flambant neuf, mais pour y mettre qui, et surtout quoi ? Dès sa création, le Mucem a eu à disposition deux anciens fonds, ceux du musée des Arts et traditions populaires et du musée de l’Homme. Les deux bienveillants ancêtres assurent respectivement 75% et 15% des collections du Mucem. Le reste étant constitués d’achats plus orientés « Méditerranée », réalisés depuis dix ans que le projet du Mucem est lancé, avance et recule dans les bureaux de l’État et des collectivités. « Nous avons déjà acquis 22 000 objets en trois dimensions du Proche et du Moyen-Orient, explique Bruno Suzzarelli, directeur du Mucem [7], notamment l’an dernier une magnifique maquette en bois de Jérusalem et du Saint-Sépulcre. » Au total, les réserves du musée devraient compter plus de 250 000 objets, 110 000 estampes, dessins, affiches et peintures, 500 000 photos, 140 000 cartes postales, 95 000 livres, 460 heures de vidéos ou de sons et plusieurs milliers de partitions ou archives papiers. Pour s’occuper de tout cela, 125 agents d’État. Avec la sous-traitance pour l’accueil, la médiation, la vente, la sécurité etc. « on pourrait au moins doubler le nombre de personnels : on table sur 100 à 150 agents en plus », évalue le directeur. Soient 225 à près de 300 personnes pour accueillir plusieurs milliers de visiteurs par jour.

Car à l’été 2013, le Mucem va disposer de 1 900 m2 d’exposition au fort Saint-Jean, et 3 700m2 au bâtiment Ricciotti du J4. Le principal des expositions se déploira sur les deux niveaux du J4. Au rez-de chaussée, un premier niveau d’expo devrait être consacré « aux singularités du monde méditerranéen ». Une galerie thématique, renouvelée tous les trois à cinq ans. Le deuxième étage devrait au contraire proposer chaque année de trois à cinq expos, sur des surfaces allant de 300m2 à 2 000m2. Le tout ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 18h (19h l’été), et jusqu’à 22h le vendredi. Mais sur quels thèmes et pour quels publics ?

PROCHAIN ÉPISODE LE 3 DÉCEMBRE :

- Journée type de la taule
- Poissons et oiseaux, chats et rats

Notes

[1] Juste derrière le 5e arrondissement qui plafonne dans les 0,5 ha. Tous les autres arrondissements sont entre 1 hectare et plus de 10 ha (chiffres AJP).

[2] Détenus en attente de jugement.

[3] Personnes condamnées à de courtes peines.

[4] Soit 1729 détenus pour 1 262 places

[5] Dans la région les prison de Nice et Toulon, très vieilles elles aussi, sont les seules à faire pire : 140 et 144% d’occupation. Aix-Luynes et Avignon ne sont pas loin derrière avec 131% et 132%.

[6] Amis de détenus qui montent sur la colline pour discuter avec eux de vive voix

[7] Propos tenus lors d’un séminaire du 16 octobre 2012 à la Semaine économique de la Méditerranée.


 



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