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Albert Londres
Dialogue, violence, cultures et communautés
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 28/02/2013
 
 

Côte à côte ou face à face ?

Pour sa deuxième saison, Albert a suivi deux chantiers phares de 2013 : la réhabilitation de la prison des Baumettes et la construction du Mucem. Vision en parallèle et sous plusieurs points de vue de deux des plus emblématiques bâtiments de Marseille.

 

Un seul dieu, trois religions, mille raisons de se taper dessus. Pour la première exposition tirée de ses collections permanentes, le Mucem a choisi de mettre en regard l’invention du monothéisme (et de l’agriculture) en Méditerranée, et la ville de Jérusalem, trois fois sainte. Pari osé dans un continent « où les Européens ont toujours un regard condescendant sur la Méditerranée » (Bruno Suzzarelli, directeur du Mucem [1]) ; pari osé dans une ville qui reste un bastion du FN et qui a voté Le Pen à 21% à la dernière présidentielle (18% en moyenne nationale). « On ne veut pas faire de l’eau tiède, affirme Bruno Suzzarelli [2]. La population de Marseille est très représentative de la Méditerranée. On peut poser certaines questions : peut-être celles de la violence, de l’incompréhension, des conflits de mémoire... On peut le faire tout en restant très respectueux. L’exposition des photos prises par Bourdieu en Algérie [3] est un bon exemple de ce point de vue. » Utilisées comme matériel pour ses études, les photos du célèbre sociologue sont non seulement fortes graphiquement mais montrent aussi, par leur nature documentaire, la complexité et la violence du système colonial.

« L’idée du musée n’est pas de chercher la polémique pour la polémique, confirme Cécile Dumoulin, responsable des publics au Mucem. Mais il ne s’agit pas d’éviter un sujet parce qu’il serait polémique. » Favoriser le dialogue entre cultures et communautés, l’ouverture vers l’Autre et la solidarité pour dépasser la violence. Aux Baumettes, cela marche cahin-caha. À l’intérieur, « il y a un climat apaisé qui ne se trouve pas dans beaucoup d’autres prisons », juge Jean-Jacques Urvoas, député PS, président de la Commission des lois. Pour la députée, Anne-Yvonne Le Dain (PS), venue visiter la prison avec six parlementaires début janvier, « il y a une relation d’homme à homme, de personne à personne. On sent que le personnel a du respect pour les détenus. »

« Climat apaisé. » Cela dépend beaucoup du type de détenus. « Ici, c’est beaucoup de petits délinquants, des jeunes de cité. Ils n’ont aucun principe, aucune limite, soupire un surveillant. C’est pas comme les grands voyous ». De fait, entre le bâtiment D occupé majoritairement par les Corses et le grand banditisme, et les A et B occupés par des trafiquants de stup de cité, la différence d’ambiance est sensible [4].

Mais si les relations sont courtoises / tendues de surveillant à détenu, entre détenus la situation est tout autre. Il y a des solidarités : de quartier, de bandes, de communauté (surtout les Corses, là aussi), et tout simplement d’homme à homme. Mais il y a aussi beaucoup plus de violence. « Le bâtiment B, notamment, est extrêmement violent », note Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) [5]. Sur les dix premiers mois de 2012, l’infirmerie des Baumettes a dénombré 31 victimes : « quatorze contusions multiples, huit plaies profondes, sept fractures diverses et plaies, trois trauma crâniens, un viol », note le rapport du contrôleur. Et il ne s’agit là que d’une vision partielle puisque « seules les violences des cours de promenade ont des chances d’être identifiées ».

Le CGLPL relevait de fortes violences au sein des Baumettes entre détenus de cités rivales. Il notait aussi des violences envers des détenus venant d’autres villes comme Avignon, au prétexte que les Marseillais se font eux aussi tabasser à la prison vauclusienne du Pontet. Ces rivalités entre quartiers et entre villes n’expliqueraient que partiellement les violences aux Baumettes, selon le contrôleur [6]. Mais elles s’exportent aussi à l’extérieur : avant même la venue du contrôleur général, des proches de détenus faisaient déjà état de familles ayant dû quitter Marseille pour échapper à des représailles après des bagarres survenues dans la prison. À l’issue de ses recommandations, le contrôleur général préconisait un renforcement des moyens affectés aux enquêtes sur les cas de violence en prison, et de fixer « une limite clairement définie à la proximité entre détenus et surveillants ».

Loi du talion. À l’extérieur de la prison, la situation est plus contrastée. « Il y a une grande solidarité aux Baumettes » assure Jacqueline Seimpère, présidente de l’association des parents de détenus. De fait, au local de l’APD, tout le monde se parle et s’entraide, sans souci de classe sociale, religion ou communauté. Dans la file d’attente du parloir, c’est plus contrasté. On se parle, on s’ignore, on se mure dans le silence avant des retrouvailles où il faut faire bonne figure. Parfois, on peste contre les passe-droits dont bénéficieraient les Corses, les femmes voilées... Et il s’agit là d’hommes et de femmes qui connaissent la prison. Pour le dialogue entre ceux qui ont « quelqu’un dedans » et les autres, il faut repasser. Élus et électeurs restent majoritairement sur une position radicale face à l’incarcération. Sans réaliser que « toutes les personnes détenues sont appelées à sortir de prison, et il en résulte que la question de leur réinsertion est posée. Notre société doit s’organiser en conséquence plutôt que de feindre de croire à une impossible (et irréaliste) loi du talion » (rapport du contrôleur général sur la surpopulation carcérale, mai 2012).

Pour s’en convaincre, ou tout simplement s’en rendre compte, il faut visiter une prison. « La première fois qu’on rentre en détention, on en sort pas pareil », tranche Laurence Dumont, vice-présidente (PS) de l’Assemblée nationale. Fabienne Thévenin, militante à l’association des parents de détenus : « Je viens d’une famille d’élus, d’avocats, de médecins. Quand mon compagnon a été incarcéré pour un délit routier et que j’ai vu l’état des prisons, j’ai eu honte de la République. » Comprendre suppose donc d’avoir été « dedans ». Et si on allait visiter un musée de la prison ? Chance : ça existe...

PROCHAIN ET DERNIER ÉPISODE : passer le ballon.

Notes

[1] Propos tenus le 16 octobre 2010 lors de la Semaine économique de la Méditerranée.

[2] Interview du 16 novembre 2012.

[3] Organisée 2009 dans le fort Saint-Jean, avant le lancement des travaux.

[4] Au point que la ministre de la Justice Christiane Taubira, venue elle aussi visiter les Baumettes début janvier, a par deux fois mais à mots couverts rappelé à l’ordre le personnel sur le respect du code de déontologie pénitentiaire. Le ministère a annoncé avoir « lancé une expertise » sur les pratiques pénitentiaires des Baumettes.

[5] Interview du 11 décembre 2012.

[6] L’autre source de violence seraient les dettes contractées entre détenus, cf épisode 5 « Intérieurs jour ».


 



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