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Albert Londres
Aux dockers, Londres reconnaissant
   Stéphanie Harounyan, aka Albertine II   le 24/05/2015
 
 

« C’est une grande place à terre-plein »

 

Le 16 mai 1932, un incendie ravage le paquebot Georges Philippar, qui finit au fond des eaux du golfe d’Aden. Parmi les 90 victimes, le grand reporter Albert Londres, qui rentrait de Chine avec des révélations « explosives ». Une mort tellement improbable qu’elle a nourri bien des histoires fantasmagoriques. Bref, Albert Londres est mort, on en a fait un prix pour journaliste méritant, vive Albert Londres. Albert - le nôtre - a la reconnaissance du ventre. Nous avons donc décidé de rendre hommage au maître toute la semaine, en revisitant son grand reportage réalisé à Marseille en 1927. Pas question d’écrire (on est pas fous, hein), c’est donc en image que la déambulation se fera.

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« Vers six heures trente du matin vous sentez tout de suite que les trams qui passent ne sont pas faits pour vous. Ce sont les trams bleus. Ils ne sont pas du même bleu que les trains qui, à Calais, prennent les Anglais pour les conduire sur la côte. Le bleu des trams de Marseille est à l’intérieur des voitures. Il est sur le dos des voyageurs. Ce bleu est celui des habits de toile des ouvriers sans profession, les dockers.
Ils vont place de la Joliette.
C’est une grande place à terre-plein. Un haut immeuble frotté d’architecture la flanque à gauche : la compagnie des Docks. En face, un poste de police. Autour, les sièges des syndicats. Des bars.
Les dockers arrivent. Ils ne vont pas au travail, ils viennent chercher de l’embauche. Alors la place prend son véritable visage. Elle devient une foire aux hommes.
Qu’est-ce qu’un docker ? On vous répondra : « C’est un homme qui charge ou décharge les navires dans les ports. » Eh bien ! celui qui aura fait cette réponse, si exacte qu’elle puisse paraître, ne vous aura rien répondu de bon. Évidemment, un docker est un homme qui coltine des ballots dans les docks. Mais quel est cet homme qui s’est fait docker ? On apprend à être mécanicien, chaudronnier ou maçon. On devient docker. Être mineur, forgeron, ébéniste, c’est avoir un métier. Docker n’en est pas un. On n’est pas ouvrier en étant docker. Si les circonstances l’exigeaient, il me faudrait du temps pour être horloger, couvreur ou vitrier. Le lendemain matin, à sept heures, je serais docker. On rencontre des ouvriers parmi les dockers, ce sont justement des ouvriers sans travail. Un docker est un homme qui travaille durement pour la seule raison qu’il n’a rien à faire.
Mais il faut manger.
D’où viennent-ils ? Ils ont couché à la Belle-de-Mai. C’est le quartier le plus accueillant pour les gens en peine. Mais d’où venaient-ils ? Ce sont des nomades français, arabes, syriens, espagnols, belges, italiens. Que font-ils à Marseille, puisqu’ils n’ont rien à y faire ? Ils y font les dockers !
Vers onze heures trente, la matinée terminée, les dockers repassent place de la Joliette. Ils vont déjeuner. Qu’ont fait ces hommes-là pour sentir aussi mauvais ? On dirait qu’ils ont bu tant d’huile de foie de morue qu’à la fin cette huile ressort par leurs pores. On pourrait assaisonner la salade pour tout un régiment rien qu’en passant leurs vestes bleues. Ils ont coltiné des huiles de poisson. »


 



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