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Albert Londres
Capitale de la culture et de la bintje
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 8/04/2013
 
 

En hiver, le singe a la frite

Un Belge devenu Marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

Voilà : Gu a habité là. Durant une année, à 30 mètres d’un embranchement stratégique. Sur son trottoir, un temple franc-maçon, d’inspiration égyptienne, datant du XIXe siècle. En face, perpendiculaire à l’avenue, une rue étroite dont un trottoir aligne les bars à hôtesses. On dirait des rez-de-chaussée de maison bourgeoise transformés en lupanar. Gu est souvent passé par là pour revenir de la grand-place et de ses troquets. Il avise la pancarte posée derrière une vitrine, bien en vue sous le néon rose : « Celui-là, ça fait six ans au moins qu’il cherche une hôtesse. », se marre-t-il.

Premières impressions de Mons, sous la neige, quartier de la gare. L’hôtel, situé au-dessus d’un restaurant grec, nous a mis dans l’ambiance : « Matelas à ressorts très mous, c’est pas évident en levrette, j’ai eu mal aux genoux », prévenait Jean, « couple jeune belge » sur le site de réservation en ligne. Mais bon, eux avaient une chambre au troisième étage.

NUMÉRO ONE. Nous avons commencé par la ville basse. Nous montons dans la ville haute, vers le centre, la grand-place, vers la friterie Billy’s. Car quand il habitait en Belgique, lors de ses fugaces retour al païs, Gu me parlait l’oeil humide de ce frit-kot [1], « le meilleur de Belgique, ou le deuxième meilleur ».

Il était donc indispensable que nous y passions. Il était donc indispensable qu’en journaliste gonzo [2] mais pas trop, je vérifie ce classement.

Après deux bonnes heures de surf intensif, ma rigueur journalistique me poussait à un verdict mi-chèvre mi-choux. Car il n’existe pas en Belgique de Michelin de la friterie. Seulement une ribambelle de sites qui diffusent des classements personnels et/ou issus d’appréciations d’internautes. Sur le plus ancien d’entre eux (1998), Bily est bien numéro one. Sur les sites plus récents, il est plus bas dans le classement mais toujours dans le haut du panier : au-dessus de 16/20, en moyenne.

C’est dire si j’ai la sensation de gravir le mont Sinaï, à la recherche des Tables de la loi de la frite, en grimpant les rues pavées et pentues qui mènent à la grand-place. Changement d’ambiance par rapport à Charleroi : beaucoup de rues sont rénovées de frais, les magasins bon chic bon genre. Mons est chef-lieu de province, cour d’appel [3], ville la plus proche du Shape [4], future capitale européenne de la culture 2015, et tout ça se voit. C’est pas les Champs-Elysées non plus : ça et là on croise des commerces vides depuis plusieurs années, Gu essuie une larme devant tel magasin de fournitures de dessin disparu, telle supérette remplacée par un club de fitness. Mais l’ensemble est très coquet, je m’imagine bien y passer une année étudiante à caboter de bistrot en bistrot, la plupart équipés d’une piste de danse Saturday night fever style.

Et nous voilààààà sur la grand-plaaaaceeuuuu. C’est très joli, digne de la Grand-place de Bruxelles, en plus pentu. Bily est dans une ruelle montant sur la gauche. Mais avant, il faut sacrifier au rituel monsois : caresser la tête du singe, célébrissime statue de bronze. En bon Bruxellois, je m’attendais à un chimpanzé de la taille du gisant de Jésus (échelle 1/2), près de la Grand-Place. Grande est ma surprise quand je m’aperçois que le bestiau est à peine plus gros qu’une poignée de porte.

-Il faut caresser la tête, me précise Gu.

Gentil le singe, gentil... Nous ne sommes plus qu’à deux minutes du drame.

On rebrousse chemin, bifurque et monte vers Bily’s. Une fourche. Virage à gauche, puis à gauche, puis à gauche encore. Gu se met à tourner sur lui-même.

-C’est pas possible ??? C’était juste là !!

Au lieu du « juste-là » se tient un pauvre banc pour une mamie et demie. Derrière, un immense restaurant de tacos aux trois quarts vides.

-T’es sûr ? C’était peut-être dans une autre rue...

-Non non c’était bien là, le bar, la place, c’était cette rue. C’est dingue, ça. Bily’s fermé...

Ne pas. Penser. La faim. Ne pas.
Craquer.

-Bon écoute, de toutes façons tu m’as dit que Bily’s ça ouvrait pas avant 22h. Donc là on va d’abord se caler quelque part pour manger. On vient de marcher cinq heures [5], on est crevés. On ira se renseigner après le repas. C’est pas possible qu’un truc comme ça disparaisse, ils ont dû déménager, s’agrandir.

-C’est même très probable parce que leur local était vraiment tout petit...

-C’était pas une simple baraque à frites ?

-Non non, le truc en intérieur mais très étroit, quoi.

Re-traversée de la grand-place. Où manger ? Où ne pas manger ? Tout est-il mauvais et cher autour du point névralgique de la ville ? Tout n’est pas assoupi, au moins. A l’angle de la grand-place, un bar avec un portrait géant de Rimbaud organise un concert de doom-metal. Le groupe envoie tellement qu’on l’entend depuis les rues basses. C’est pas à Mons qu’on enverrait la police dégainer des décibelmètres. Intrigué, je suis sur le point d’entrer dans l’arène quand Gu m’interpelle.

-Eh viens voir ça, c’est dingue !!!

Qui de mieux pour nous mettre sur la piste d’une friterie disparue ? Le petit singe nous aura quand même aidés : Gu se tient devient le Sherlock Holmes bar.

BOULEDOGUES. Nous entrons. Pour moi, qui ai commencé à écrire étant enfant en rédigeant à la main sur papier pulp des aventures de Holmes. Pour Gu, qui est un fan absolu de Sherlock, nouvelle série télé de la BBC. Pour tous les deux, qui avons adoré le Sherlock Holmes de Guy Ritchie avec Robert Downey Junior, joué à Sherlock Holmes Detective Conseil (ancienne et nouvelle version), biberonné au Chien des Baskerville de la Hammer avec Peter Cushing. Pour notre mission. Pour notre estomac, aussi.

-Ils font des hamburger, on va pas mourir de faim.

L’intérieur est délicieusement pub british. Deux bouledogues mignons comme tout roupillent dans des fauteuils club en cuir marron. Lunettes rondes, regard flegmatique, crâne dégarni et long bouc fin gris-argenté tombant jusqu’au plexus, Pascal, le patron, nous rassure d’entrée.

-Non, Bily a simplement déménagé. C’est en bas de la rue, juste après la place.

Nous sommes les quatrièmes à le lui demander ce soir.

On s’installe manger. Gu prend un burger Mycroft [6] et moi un Moriarty [7] On déguste une Saint-Feuillien, blonde d’abbaye brassée près de Mons. Délice. Cogne moins que la Chimay. Logique : 2,5% d’alcool en moins.

Durant tout le repas, on s’en met plein la vue en admirant les boiseries peintes, les couvertures des menus, toutes inspirées des premiers dessins de Holmes en noir et blanc par Sidney Paget, et la reproduction d’une superbe couverture couleur du Strand Magazine, premier journal à avoir publié les aventures du détective.

-Les panneaux de bois ont plus de dix ans, nous explique Pascal. Ils ont été faits par un décorateur de théâtre.

-Vous devez souvent avoir des clubs Sherlock Holmes qui viennent se réunir ici, non ?

-On a pas mal de fans qui viennent, mais c’est surtout pour prendre des photos...

Au temps pour nos fantasmes de soirée enquête dans les rues brumeuses de Mons. Il est temps de reprendre notre piste du jour : trouver Bily’s.

GRAAL. On descend la rue, on franchit la petite place, on ne trouve pas. On remonte, on redescend. On croise un gars avec une mitraillette (sandwich baguette-viande-frites-sauce, avec autant de combinaisons que de frit-kot). Puis un autre. Encore un autre, un lycéen cette fois, avec une barquette de frites. Et puis soudain, elle est là, devant nous. La vitrine embuée laisse à peiner deviner l’intérieur, mais l’odeur, le nom en lettres autocollantes rouges sur la vitre... Comme dans Indiana Jones et la dernière croisade, le graal ne paie pas de mine, mais il est bien là : nous avons retrouvé Bily’s. Avant d’entrer, Gu scrute la façade de haut en bas, les yeux mi-clos, humant les vapeurs de friture condensées par le vent glacial du dehors.

On est troisièmes dans la file. J’en profite pour observer la technique. Bily utilise DEUX bains d’huile successifs. D’abord un rectangulaire à 158°C, puis un autre, rond, plus large mais moins profond, à 145°C. Deux types d’huile différentes ? Difficile à dire. Et il y a le sel : un mélange blanc-rouge qui semble épicé. C’est à nous. On a convenu de ne prendre qu’une barquette. Une petite, 1,50 €. On se retrouve avec un cornet en papier cartonné long comme un demi-bras. Je tente de cuisiner la patronne.

-C’est à base de paprika, votre sel, non ?

-Il y a une base de paprika, oui.

-Mais pas seulement du paprika ? Une autre épice, un ingrédient secret ?

-Secret, oui.

Derrière nous, les étudiants s’agglutinent pour commander leurs mitraillettes. Je dois rompre le combat.

BENCHMARK. Gu m’attend dehors, sourire jusqu’aux oreilles. Je plonge la main dans le cornet, saisis la première frite à ma portée. Pas de trempage dans une sauce. En toute rigueur gastronomique, nous avons voulu goûter la Bily nature.

Frite. Bouchée. Re-bouchée. Cornet. Frite. Une seule bouchée. Cornet. Deux, trois, quatre frites. Une seule bouchée. Cornet. HO MON DIEU mais qu’est-ce qui m’arrive ????

Junk food addict de France, abandonne ici tout espoir : tant que tu vivras au sud du Quiévrain, tu ne connaîtras jamais l’extase de la vraie frite, la frite ultime, la Bily’s.

Tout en elle la rend exquise, la Bily’s. Sa fine cuisson la fait fondante (et non sèche) à l’intérieur, craquante sur ses tranches, croustillante sur ses arêtes... Instantanément, je benchmarke toutes les frites passées, présentes et futures face à la Bily’s. Binche, frit-kot : outrageusement surgelées, trop grasses. Waterloo, Quick : fines et croustillantes, mais manquant de fondant. Liège, Mc Donald’s : fines mais pas assez cuites, molles. Il est bien entendu que je ne compare même pas avec les frites françaises. Même au sein de la même chaîne de fast-food, les frites belges restent vingt coudées au-dessus de leurs homologues françaises.

MOUSSAKA. On reprend la route de l’hôtel, un peu tristes de s’être tellement calé le ventre avec les Sherlock Burgers qu’on a plus de place pour un deuxième cornet de Bily’s. On s’arrête dans un night shop, prendre des Jupiler. Rock star attitude : attendre d’être dans la chambre d’hôtel pour se défoncer. « Mettez les canettes dans votre poche quand vous sortez ! » répète le caissier, l’air effaré alors qu’il gère un frigo de deux mètres de haut rempli de bières. La police badine avec le doom metal, mais pas avec la vente d’alcool à emporter passé 22 h. On remonte dans la chambre. De par l’aération de la salle de bain flotte une odeur de moussaka dont on sent qu’elle nous poursuivra toute la nuit. A côté de l’évier, nouvelle madeleine de Proust : le torchon-serpillière au liseré noir-jaune-rouge, couleurs du drapeau belge.

Cul-de-jattisés par la fatigue, on s’effondre sur nos lits, sirotant nos canettes depuis les tables de nuit. En zappant, la télé tombe sur une des scènes favorites de Gu dans Un singe en hiver :

« -Tes clients et toi, ils vous laissent à vos putasseries, les seigneurs... Ils sont à cent mille verres de vous, ils tutoient les anges !!!

-Nous autres, on est encore capable de tenir le litre sans se prendre pour Dieu le Père...

- Mais c’est bien ce que je vous reproche ! Vous avez le vin petit et la cuite mesquine. Dans le fond, vous méritez pas de boire. »

PROCHAIN ÉPISODE LE 15 AVRIL : à Anvers, le quartier résiste encore et toujours

Notes

[1] Bararaque ou snack à frites.

[2] Ou LOL journaliste, selon la tendance du web qui veut que pour faire de l’audience l’on traite sérieusement des sujets fun, et de manière fun des sujets sérieux.

[3] Et donc administrativement au-dessus de Charleroi bien que deux fois moins peuplée

[4] Quartier général de l’Otan en Europe.

[5] Cf épisode 2 La beauté du Mordor.

[6] Frère de Holmes.

[7] Ennemi juré de Holmes.


 

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