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Albert Londres
Flandre
   Frédéric Legrand, aka Albert II, Gu   le 22/04/2013
 
 

Borgerhout, l’autre visage d’Anvers

Un Belge devenu Marseillais, un Marseillais devenu Belge... Un journaliste et un dessinateur reprennent la route du Plat pays pour re-découvrir le pays que les Marseillais et les Français adorent aimer : la Belgique.

 

À droite, des diamantaires. À gauche, des diamantaires. Très loin, très très loin au fond du couloir de pierre grise lustrée, un panneau « départs ». Le hall d’entrée dans la gare nouvelle d’Anvers affiche clairement la couleur. « C’est pas à Charleroi [1] qu’on verrait ça », rigole Gu. Arrivant de Doel, avec deux heures devant nous avant de remettre Gu dans un train direction la Provence, nous nous sommes naturellement parqués à deux encablures de la gare. C’est le quartier des diamantaires, c’est le quartier des Loubavitch. Le fameux zoo d’Anvers n’est pas très loin non plus. On croise des touristes russes qui reluquent les vitrines de bijoux. Deux employés du zoo déguisés en écureuils géants, qui rentrent du boulot en costume mais masques sous le bras, le visage éreinté. Des familles Loubavitch qui vont faire la fête, en habit traditionnel mais avec des chapeaux de cotillon. La faim nous tenaille. En face du café « La Fête des Belges [en français dans le texte] », fermé ce dimanche, on avise un Pizza Hut. Petit à petit me monte l’énorme regret de ne pas avoir appris le flamand au collège. Pour ne pas froisser les gens ici, dans quelle langue les aborder ? En anglais ? Tentons l’anglais. On obtient le menu en anglais.

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Nos pizzas expédiées, il nous reste moins d’une heure avant le départ de Gu. On prend le tram, part se promener sur les bords de l’Escaut, dans le vieux quartier autour de la cathédrale, l’hôtel de ville, le château. Même en cette journée brumeuse, l’ensemble est romanesque, gothique. A regrets, on remonte vers la gare, passe par son vieux hall XIXe flamboyant. Gu s’enfonce au sous-sol, direction Bruxelles. Je saute dans la voiture, direction Liège et le match du Standard [2]. Comme disait Schwarzie dans Terminator  : « I’ll be back ».

39% D’INTENTIONS DE VOTE. Le retour s’effectue pas plus tard que trois jours plus tard. Je me gare à nouveau tout près de la gare, mais de l’autre côté des voies. Me voilà dans Borgerhout, un des arrondissements -ici on dit « districts »- d’Anvers, le seul encore géré par la gauche depuis les élections municipales d’octobre 2012.
Car Anvers est devenu le centre des attentions politiques depuis que la Nouvelle alliance flamande (N-VA) et son leader Bart de Wever ont conquis la ville, jusque-là gérée par une coalition menée par le parti socialiste flamand (SPA). Partisan d’une réforme radicale de l’Etat belge, accusé de séparatisme et de droitisme extrême par ses détracteurs, la N-VA surfe en tête des intentions de vote en Flandre : 39% au dernier sondage paru avant notre arrivée, deux à quatre fois plus que tous les autres partis flamands [3].
L’énorme succès de la N-VA aux législatives de juin 2010 avait entraîné la plus longue crise politique du pays : un an et demi pour trouver un gouvernement et se mettre d’accord sur un projet de réforme de l’Etat. Le nouveau bourgmestre d’Anvers entend faire de sa ville une vitrine de la gestion N-VA.

BEL ÉTAGE. Dans cette ville que Flamands et Wallons observent donc comme le lait sur le feu, il y a Borgerhout. Ce n’est pas le district le plus peuplé d’Anvers [4] mais c’est un des plus connus. Un peu comme Barbès, Borgerhout a été étiqueté « quartier immigré » depuis les années 1960, et « quartier à problème » plus récemment. Autant dire que le néophyte, et à plus forte raison le néophyte francophone y pénètre avec appréhension.
Pourtant, dès les premiers pas, Borgerhout se montre bien différent de sa réputation. Pas de grands immeubles, pas de rues défoncées. Ce n’est ni la Seine Saint-Denis, ni les quartiers Nord de Marseille. Des rues pavées, de larges trottoirs, des successions de maisons bel étage [5]. Sur les sonnettes se côtoient les noms à consonances flamandes, maghrébines et africaines. Des femmes en hijab croisent des jeunes couples bobos. Beaucoup circulent à vélo. Dans la Turnhoutsebaan, la rue principale, s’intercalent des restaurants / épiceries / article de maisons ou de coiffures qui proposent des spécialités orientales, asiatique ou africaine, souvent les trois à la fois. Au milieu de l’avenue trône un superbe cinéma 1930, le Roma, transformé en salle de spectacle.

INDÉPENDANCE. Situé dans une rue perpendiculaire, au milieu d’un vaste rond-point, l’hôtel de ville de Borgerhout est tout aussi imposant. En brique rouge, style XIXe, la bâtisse dégage une impression de richesse, de grandeur et d’indépendance : pendant un siècle et demi jusqu’en 1983, Borgerhout a été une commune distincte d’Anvers. Pour aller voir la bourgmestre, Marij Preneel (Groen / parti vert flamand), on vous laisse monter seul à son bureau, directement par le grand hall lambrissé. Pas de secrétaire, pas de contrôle d’identité, la bourgmestre fait elle-même son café. Le contraste avec son bureau, tout en haut plafond, cuir vert et boiseries, est saisissant.

« Borgerhout n’est pas le quartier le plus pauvre d’Anvers, explique Marij Preneel. Les districts au Nord ont beaucoup plus de difficultés, avec d’immenses cités de grands immeubles. Ici, ce sont de plus en plus des classes moyennes issues de l’immigration, qui ont pu acheter leur maison. Il y a aussi des jeunes progressistes qui viennent s’installer. »

Pourtant, le quartier garde mauvaise réputation : « Il y a cette insulte en Flamand : “Borgerokko”, le mélange de Borgerhout et Marocain. Encore aujourd’hui, le Flamand moyen n’ose pas venir dans le quartier, il n’a même pas idée de venir. » Autrefois florissant (50 000 habitants dans les années 1930), Borgerhout se vide peu à peu de sa population au sortir de la Seconde guerre mondiale. L’essor économique a permis aux Flamands d’acheter une maison à la campagne. Dans les années 1960, le gouvernement belge fait appel au Maroc pour accueillir de la main d’oeuvre dont le pays a cruellement besoin. « Ils sont arrivés à Borgerhout un peu par hasard, c’est là où il y avait de la place, raconte Marij Preneel. Puis les familles sont venues. Aujourd’hui la communauté marocaine représente 40% à 50% de la population. » Venues pour la plupart d’un même groupement de villages campagnards berbères, les familles sont confrontées à un double défi d’intégration : au sein d’une grande ville, au sein d’une société occidentale européenne. « La moitié de la population ici ne peut pas être touchée via un site web, souligne la bourgmestre. On travaille avec les mosquées pour être en contact avec les hommes, avec les ateliers de cuisine pour rencontrer les femmes. »

ÉMEUTES. Le travail ne va pas sans revers : alors que la mairie de district organisait en septembre 2012 une grande fête pour les 300 ans du carnaval de géants de Borgerhout, le quartier a été secoué par des émeutes de protestation contre le film islamophobe L’innocence des musulmans. « Ça a totalement occulté toute la fête, qui se passait très bien », se désole Marij Preneel. Dans la dernière ligne droite avant les municipales, Bart De Wever annonce que le slogan officiel de la ville doit changer : au lieu du « Anvers appartient à tout le monde », il prône « Anvers est à ceux qui font un effort pour en faire partie ». Arrivée à la mairie centrale, la N-VA interdit tout rassemblement sur la Turnhoutsebaan un samedi de janvier, s’appuyant sur des appels à manifester envoyés par SMS et sur Facebook pour protester contre les caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo.

Les relations entre le district de Borgerhout et la mairie centrale se sont tendues. « Ce n’était déjà pas toujours facile avec la majorité SPA », souligne Marij Preneel. Plusieurs mesures controversées prises par Bart De Wever, comme l’augmentation des droits d’inscriptions aux services sociaux pour les étrangers [6] avaient déjà été envisagées par son prédécesseur socialiste Patrick Janssens. La cohabitation est d’autant plus délicate que les districts ne disposent que de 2% du budget municipal. « Ça représente 1,6 million d’euros par an pour gérer la voirie, les espaces verts, la culture, la jeunesse et sports, le troisième âge et un peu de mobilité », souligne Marij Preneel. Depuis l’arrivée au pouvoir de la N-VA, Borgerhout se bat pour obtenir un parc autour de l’hôtel de district, et un plan de déplacement qui laisse plus de place aux transports doux. « Un tiers des habitants du quartier a moins de 18 ans, et 50% à 60% des déplacements se font en bus, à pied ou en vélo », pointe la bourgmestre.

« NO-GO ZONE ». Au sein de la N-VA, on n’est pas tout à fait sur la même longueur d’ondes. Koel Verlinden, président de la N-VA pour le district, relativise : « Borgerhout a connu une évolution positive, mais dans la partie du quartier située à l’intérieur du ring [périphérique], près de la moitié de la population vit dans la pauvreté, en dépendant du soutien public. » Après un premier rendez-vous dans une brasserie de Turnhoutsebaan, raté pour cause de problème sur ma boîte mail, le contact est établi quelques temps plus tard, par téléphone. Pour la Nouvelle alliance flamande, qui compte 7 élus sur 25 au conseil de district, la priorité doit être la lutte contre le trafic de drogue. « Dans Borgerhout comme dans Anvers, il n’y a pas de “no-go zone”, des endroits où la police ne va pas, nuance Koel Verlinden. Il n’y a pas non plus de règlements de comptes violents, ce n’est pas la banlieue parisienne. Mais le trafic est tout de même très présent, et toute la criminalité de vols qui est liée. » En parallèle, la Nouvelle alliance flamande veut « responsabiliser » les bénéficiaires d’allocations. « La meilleure façon de combattre la pauvreté, c’est toujours d’aider les gens à trouver un travail, estime Koel Verlinden. Il y a énormément d’emplois vacants à Anvers, on peut trouver des solutions pour former les gens. »
Côté urbanisme, le problème c’est que Borgerhout manque de place, c’est un des quartiers les plus denses avec 11 000 habitants par kilomètre carré, soit deux fois plus que Bruxelles. « C’est important d’avoir des espaces verts, mais il faut aussi des écoles, des crèches et des parkings pour que les résidents ne tournent pas des heures à chercher une place, ce qui perturbe la circulation. », tranche Koel Verlinden. La N-VA milite pour une meilleure coordination des politiques de déplacements. I Koen Verlinden se dit favorable à une répartition plus claire des compétences entre district et mairie centrale, sans augmenter forcément les moyens. « Le district est un échelon plus efficace pour la culture locale, les équipements sportifs ».

COUP DE FILET. Difficile, semblable jusqu’ici à un round d’observation, la cohabitation entre le district et la mairie centrale ne semble pour autant pas impossible à entendre les deux parties. Mais la situation reste instable et tendue. Borgerhout s’est à nouveau retrouvé sous les feux de l’actualité après un coup de filet lancé lundi dernier dans toute la Belgique contre Sharia4Belgium, un groupe islamiste présumé radical. Le mouvement est suspecté d’avoir participé à plusieurs incidents de rue, notamment les émeutes de Borgerhout, et d’avoir financé des filières djihadistes vers la Syrie. Un jeune fidèle ayant fréquenté une mosquée du quartier figurerait parmi les candidats au départ.

Au lendemain du coup de filet, Marij Preneel a fait visiter au prince Philippe de Belgique et à son épouse la maison communale ainsi que le cinéma Roma, à l’occasion d’un gala de charité. Le bourgmestre Bart De Wever était absent, prétextant « un rendez-vous pris de longue date ne pouvant pas être déplacé ». Mercredi prochain, la bourgmestre écologiste devrait avoir sous ses fenêtres des manifestants du parti néofasciste flamand N-SA. Prévu pour le 1er mai au cœur de Borgerhout, leur défilé a été autorisé par Bart de Wever.

PROCHAIN ÉPISODE LE 29 AVRIL : Bruxelles, la presse et l’impôt

Notes

[1] Cf épisode 2 La beauté du Mordor.

[2] Cf épisode 3 Dans l’enfer du chaudron.

[3] Lles partis écologistes, socialistes, libéraux et démocrates chrétiens totalisent dans ce sondage 47,7% des intentions de vote.

[4] Septième sur huit districts avec 32 000 habitants, contre 205 000 pour le centre-ville.

[5] Maison de ville belge typique, étroite de façade et profonde où jardin, cave et garage sont au rez-de-chaussée, le salon et la cuisine au premier étage.

[6] Passés de 17 € à 250 €.


 

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